Posts Tagged ‘Kenya’

Après les élections…

11 mars 2013

En attendant de vous livrer des réflexions plus personnelles sur cette élection au déroulement contestable, voilà mon article paru ce lundi dans La Croix:

Calme et amertume après la présidentielle au Kenya

NAIROBI (Kenya) De notre correspondante

Bien qu’inculpé de crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale, Uhuru Kenyatta a été élu président du Kenya, dès le premier tour, par une courte victoire.Un résultat aussitôt contesté par son rival, Raila Odinga, qui a toutefois appelé ses partisans au calme alors que la précédente présidentielle avait dégénéré en émeutes.Les perdants dénoncent le pouvoir sans partage de l’ethnie présidentielle.

 
 Victoire Kenyatta
 

Cinq jours d’un suspense pénible pour une victoire sur le fil : Uhuru Kenyatta, officiellement déclaré vainqueur, samedi près-midi, de l’élection présidentielle kényane, l’a emporté avec 50,07 % des suffrages, soit seulement 8 400 voix de plus que la majorité absolue. Cette annonce a mis un terme à la quasi-paralysie qui s’était emparée du pays depuis le vote, lundi dernier. Étals fermés, rues vides : toute la semaine, la plupart des Kényans étaient restés chez eux, dans l’attente des résultats, craignant de voir se reproduire les violences qui avaient ensanglanté le pays lors des dernières élections de 2007.

Mais à l’exception d’incidents isolés, le calme a prévalu et, samedi, les partisans du vainqueur, en tee-shirt et casquette rouges, ont envahi des artères de la capitale Nairobi, jouant de la vuvuzela ou du klaxon et scandant « Uhuru, Uhuru » . À Nyeri, cœur de la région centrale peuplée essentiellement de Kikuyus, l’ethnie du président Kenyatta, hommes et femmes ont dansé sur les places.

Ce résultat tangent a toutefois immédiatement été contesté par le premier ministre sortant, Raila Odinga, crédité pour sa part de 43,3 % des voix. Entouré de sa garde rapprochée, il a convoqué la presse dans le jardin d’un de ses QG de campagne, juste après l’annonce officielle des résultats. « La démocratie est à l’épreuve », a martelé ce vétéran de la politique kényane, qui, à 68 ans, briguait la présidence pour la troisième et sans doute dernière fois. Évoquant un « scrutin faussé » par de multiples manipulations, il a annoncé vouloir « porter rapidement l’affaire en justice » .

De fait, le déroulement du scrutin a été émaillé d’incidents techniques. Les kits d’identification biométrique qui devaient permettre d’écarter toute fraude ont été défaillants dans la plupart des bureaux de vote. Et le système de transmission électronique des résultats a vite été saturé. La commission électorale a été contrainte de convoquer à Nairobi les responsables électoraux des 291 circonscriptions pour agréger manuellement les résultats. « On a l’impression que l’organisation a péché soit par manque de compétence, soit pour créer le désordre », relève un expert occidental. Les observateurs locaux et internationaux n’ont pas été autorisés à contrôler le déroulement du décompte à Nairobi.

Ces difficultés ont accentué l’amertume des perdants dans un pays dominé depuis l’indépendance par l’ethnie kikuyu, la première du pays avec 17 % de la population. « Il y a un sentiment d’injustice après tout ce que Raila Odinga a fait pour ce pays : il a été au cœur de l’opposition démocratique, il a été emprisonné des années », regrette Trevor Mugwanga, un consultant en microfinance de 40 ans. « Le fait qu’une seule communauté garde le pouvoir aussi longtemps crée du ressentiment. Les autres ethnies devraient avoir une chance de gouverner. »

Béatrice, femme de ménage qui vit dans le bidonville de Kawangware, s’inquiète de l’avenir. « Je suis triste parce que je sais que nous allons souffrir. Depuis le vote, les Kikuyus ont augmenté les prix du bidon de 20 litres d’eau de 3 à 5 shillings (autant de centimes d’euros) et maintenant ils disent qu’elle va monter à 20 shillings dans deux mois. »

Les résultats l’ont montré, les Kényans « ont voté selon des lignes ethniques », observe Emmanuel Kisangani, de l’Institut d’études de sécurité. Uhuru Kenyatta a réalisé des scores de plus de 90 % dans la région centrale, tandis que Raila Odinga rassemblait l’essentiel des voix de sa communauté luo de l’ouest du pays.

Conscient de ces divisions profondes, Uhuru Kenyatta a assuré dans son premier discours officiel qu’il serait « le président de tous les Kényans », quelle que soit leur affiliation politique. « Il a vraiment bien parlé, il sait qu’il doit réconcilier le pays », commente Trevor Mugwanga, qui espère que ces paroles se traduiront dans les faits, avec par exemple la nomination de hauts fonctionnaires issus de diverses ethnies.

Mais le nouveau président doit comparaître en juillet devant la Cour pénale internationale pour son rôle présumé dans les violences post-électorales de 2007-2008. Paradoxalement, jusqu’à maintenant, ces accusations l’ont servi, renforçant les rangs de ses partisans. Toutefois, la communauté internationale n’a pas dissimulé que ses relations avec un président inculpé de crimes contre l’humanité seraient réduites à l’essentiel. Samedi, les messages venus d’Europe ou des États-Unis félicitaient le peuple kényan, sans mentionner le nom de leur nouveau président.

Marie Wolfrom

Publicités

Kenyatta président

9 mars 2013

La nouvelle est tombée à 3 heures du matin samedi. Alors que la Commission électorale avait indiqué, vendredi soir, qu’elle annoncerait les résultats officiels à 11 heures le lendemain, c’est finalement de manière détournée que l’on a appris l’information.Les responsables électoraux qui se relayaient depuis jeudi matin pour annoncer verbalement les résultats de chaque circonscriptions, ont continué toute la nuit.

Vers trois heures, les résultats des 291 circonscriptions étaient connus et le tableau les compilant est apparu sur les écrans de télévision, donnant Kenyatta vainqueur au premier tour avec 50,03% des voix soit… 4.100 voix de marge au dessus de la barre des 50% ! Casse-tête pour les agences de presse. Comment annoncer ce résultat compilé à partir de chiffres officiels mais pas encore officiellement proclamé par la commission électorale, qui aura décidément failli de bout en bout ? Elles s’en sont sorties en parlant de résultats « provisoires ».

De fait, quand la commission électorale s’est finalement décidée à annoncer le résultat, avec trois heures de retard (les ambassadeurs qui ont fait le pied de grue dans la tribune officielle pendant tout ce temps n’avaient pas l’air ravis…), il était légèrement différent, Kenyatta étant crédité de 50,07% des voix, soit 8.400 voix de plus que la majorité absolue. Pourquoi cette différence ? Mystère, un de plus dans cette semaine assez étrange.

Peu après, le perdant, Raila Odinga, a convoqué la presse dans le jardin d’un de ses QG de campagne. « La démocratie est à l’épreuve », a-t-il lancé d’une voix fatiguée. Dénonçant des résultats « trafiqués », il a annoncé que son parti porterait plainte devant la cour suprême. Pendant ce temps, Kenyatta fêtait sa victoire et prononçait un grand discours d’inauguration.

Dans la rue, drôle d’ambiance. Les partisans de Kenyatta, tout de rouge vêtus ont fait la fête, mais pas tant que ça. Les perdants étaient amers, mais résignés. Après une semaine d’incertitudes et d’angoisse, les Kényans étaient surtout soulagés d’avoir enfin un résultat et que celui-ci soit accueilli dans le calme, sans les terribles violences d’il y a cinq ans. C’est une sorte de « peace coma », ont twitté des internautes, agacés que personne ne questionne le déroulement pour le moins chaotique de ce scrutin.

Moi aussi, je dois dire. Tout en comprenant le sentiment de soulagement et le désir de passer à autre chose, après une semaine de paralysie, je pense que des questions doivent être posées. J’y reviendrai.

L’interminable attente…

7 mars 2013

Contrairement à moi, le Kényans sont patients, très patients. Mais même pour eux, cette interminable attente des résultats a été pénible. Ces derniers jours, Nairobi était une ville fantôme. Aucune voiture ni piéton dans les rues, écoles et nombreux magasins fermés, tout le monde est resté chez soi, vissé devant la télévision. Même les matatus, ces taxis collectifs qui sillonnent sans relâche la ville, sont restés invisibles, décourageant ceux qui auraient eu l’idée incongrue d’aller travailler.

Les premiers résultats, très partiels, sont tombés dès lundi soir et ont toute de suite donné une énorme avance au vice-Premier ministre Uhuru Kenyatta face à son poursuivant le plus proche, le Premier ministre Raila Odinga. Envoyés par téléphones cryptés, ils sont arrivés au compte-goutte jusqu’à ne plus arriver du tout, en raison d’un problème de serveur central.

Alors que la Constitution stipule que les résultats doivent être transmis électroniquement, pour éviter des manipulations, la commission électorale a annoncé mercredi soir convoquer à Nairobi tous les responsables de circonscription pour entamer un décompte manuel.

Voilà mon article, publié jeudi dans La Croix:

Au Kenya, l’attente des résultats fait monter la tension

NAIROBI De notre correspondante

Plus de deux jours après avoir voté, les Kényans attendaient toujours, hier, les résultats officiels du premier tour de l’élection présidentielle.Le dépouillement des bulletins et la publication des résultats se sont révélés lents et chaotiques.Le vice-premier ministre Uhuru Kenyatta, qui serait arrivé en tête, crie au scandale, car un nouveau comptage incluant les votes nuls pourrait donner lieu à un deuxième tour.

 
Une femme transporte une boîte fermée contenant des bulletins de vote des élections kényanes (AFP)

Le flegme des Kényans a été soumis à rude épreuve ces derniers jours. Après avoir patienté jusqu’à huit heures pour pouvoir voter, lundi, ils ne connaissaient toujours pas, quarante-huit heures après, les résultats les plus attendus : ceux de la très disputée élection présidentielle. Au fur et à mesure de l’attente, la tension est montée, jusqu’à devenir évidente hier après-midi. « Si les résultats prennent encore du retard, plus personne ne va les croire », s’agaçait Bernard, un chauffeur de taxi de Nairobi.

Soucieuse d’éviter le scénario de 2007, où la lenteur et le manque de transparence dans l’annonce des résultats avaient exaspéré les électeurs et alimenté les accusations de fraudes et les violences, la nouvelle commission électorale (IEBC) avait pourtant tout prévu. Dès le dépouillement achevé dans les bureaux de vote, chacune des circonscriptions devait compiler en priorité les résultats de la présidentielle et les envoyer au centre électoral de Nairobi via des téléphones portables sécurisés. Mais le système de transmission, débordé par l’afflux, s’est révélé extrêmement lent et le serveur central, vite saturé, a dû être renforcé.

Dès lundi soir, dans un exercice inédit de transparence, la commission a tout de même publié les quelques résultats partiels et provisoires qui lui parvenaient. Irrégulièrement actualisés, ces derniers s’affichaient en permanence sur toutes les chaînes de télévision, mobilisées vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Bloqués depuis la matinée sur environ 44 % des bureaux de vote, ils donnaient toujours, hier soir, une nette avance au vice-premier ministre, Uhuru Kenyatta, avec 53 % des voix contre 42 % au premier ministre, Raila Odinga. Les six autres candidats, très loin derrière, se partageant les 5 % restants.

« Personne ne doit crier victoire ni commencer à protester, ces résultats sont provisoires », a toutefois rappelé le président de la commission électorale, Ahmed Issack Hassan.  Le camp de Raila Odinga a fait valoir que ses places fortes électorales, notamment dans l’Ouest et sur la côte, n’avaient été que t rè s f a i b l e m e n t comptabilisées.

« Nous appelons les candidats, les partis politiques et le public à la patience. La loi nous donne sept jours pour déclarer les résultats officiels », a insisté Ahmed Issack Hassan, tout en espérant être en mesure de les annoncer d’ici à demain. Pour accélérer le processus, la commission a décidé de faire venir en personne, hier, à Nairobi, les responsables des 290 circonscriptions avec leurs procès-verbaux. Mais en début de soirée, ils n’étaient toujours pas tous arrivés.

Les résultats des autres élections, législatives, sénatoriales, locales, étaient quant à eux publiés progressivement au niveau local, sans trop d’anicroches.

Devant la tension croissante, les deux coalitions en tête du scrutin ont appelé leurs partisans au calme, en laissant toutefois poindre leur agacement devant la lenteur du processus. Un facteur technique est venu encore compliquer la situation. En raison de la complexité du scrutin (six bulletins à glisser dans six urnes séparées), le nombre de votes nuls s’avère particulièrement élevé et pourrait approcher le demi-million.

Après les avoir écartés dans un premier temps, la commission électorale a décidé de réintégrer ces votes nuls dans le calcul des pourcentages, conformément à la Constitution, rendant mécaniquement plus difficile une victoire dès le premier tour. Un deuxième tour pourrait, si nécessaire, être organisé en avril.

L’entourage du candidat arrivé en tête dans les premières estimations, Uhuru Kenyatta, a immédiatement crié au scandale. « La Coalition Jubilee est scandalisée que des Kényans sensés puissent aller jusqu’à penser à inclure des bulletins déclarés nuls, a protesté, devant la presse, Charity Ngilu, haut responsable de cette coalition. La logique derrière cela est sinistre et suspecte. » Il pourrait y avoir des recours en justice pour trancher la querelle.

Reste à savoir si le processus électoral peut rester crédible aux yeux des Kényans, alors que certains commencent à remettre en question la compétence de la commission électorale, notamment sur les réseaux sociaux.

Interrogée par la chaîne Citizen, Florence Jaoko, avocate et militante des droits de l’homme, se voulait rassurante hier soir. « Jusqu’à présent, je continue à penser que le processus électoral reste crédible. Les bulletins ont été comptabilisés dans les bureaux de vote et les procès-verbaux ont été signés par les agents électoraux », a-t-elle souligné. « Mais la commission électorale aurait dû nous préparer à de possibles retards, pour que nous soyons moins inquiets », ajoutait-elle.

Marie Wolfrom

Le vote

5 mars 2013

Vote à Nairobi 038

Le jour du vote, lundi, j’ai visité deux bureaux de vote. L’un dans mon quartier, aisé, de Kileleshwa, l’autre dans le bidonville de Kawangware. La détermination des Kényans, qui ont attendu calmement pendant des heures en plein soleil, était impressionnante.

Mais l’organisation du scrutin par la commission électorale était nettement moins convaincante. Selon les bureaux de vote, les gens devaient faire la queue à différents endroits en fonction de la première lettre de leur prénom ou de leur nom de famille (ce qui était plus discutable car le nom de famille est un marqueur ethnique dans ce pays…). En ce qui concerne Kileleshwa, tout cela était mal indiqué, mal expliqué et beaucoup de gens ont patienté des heures avant de se rendre compte qu’ils n’étaient pas dans la bonne file. A Kawangware, où il n’y avait que deux queues, l’organisation était plus simple.

Autre problème, les kits d’identification biométriques (ces machines de reconnaissance des empreintes digitales qu’on voit dans les aéroport) censés limiter les risques de fraudes n’ont pas été livrés ou ne fonctionnaient pas dans la majorité des bureaux de vote. A Kileleshwa, ils ont été livrés en retard et les agents ne connaissaient pas le mot de passe pour les faire fonctionner. Ils ne disposaient pas par ailleurs de l’ordinateur portable indispensable pour vérifier si les gens étaient bien enregistrés. Tout s’est donc fait à partir du registre manuel. A Kawangware, situation inverse. Les agents avaient l’ordinateur mais pas le kit d’identification. Ils ont donc du, là aussi, enregistrer manuellement les électeurs.

J’ai particulièrement admiré le travail de la présidente de ce bureau de vote, Fanice Irusa, attentive à tout, et de son « clerc numéro 6 », Peres Vadanga, qui aidait les gens un peu perdus à ne pas se tromper en plaçant leurs six bulletins dans les six urnes correspondantes.

Voilà l’article publié mardi dans La Croix:

Malgré les risques de violences, les Kényans votent en masse

NAIROBI (Kenya) De notre correspondante

Les Kényans sont allés voter nombreux hier, patientant de longues heures, pour élire leur président et leurs représentants locaux et nationaux.Malgré plusieurs incidents, ils gardent l’espoir de tourner la page des graves violences qui avaient marqué les élections de décembre 2007.

 

Sous le soleil brûlant de la mi-journée, une longue file d’électeurs serpente dans la poussière d’un chemin de terre de Kawangware, l’un des bidonvilles de Nairobi. « J’attends depuis 5 heures du matin, je n’ai même pas pris de petit déjeuner, explique Mitei, caissière dans un grand hôtel de la capitale kényane. La dernière fois, il y a cinq ans, je n’ai pas voté. Mais après ce qui s’est passé, toutes ces violences, je voulais vraiment participer aux élections cette année. »

Juste derrière elle, Sarah, garde de sécurité de 23 ans, déjà mère de famille, opine : « Notre vote est important. » Le petit bureau de vote de l’église de La Délivrance a ouvert ses portes à 6 h 10 du matin, juste après l’heure prévue, mais la foule est nombreuse et le processus plus long que d’habitude. Ce lundi, les 14,3 millions d’électeurs n’élisent pas seulement leur président mais aussi leurs députés, sénateurs, gouverneurs, conseillers locaux et représentantes des femmes au Parlement. Pour faciliter le vote, chaque bulletin est d’une couleur différente et doit être glissé dans l’urne correspondante, au couvercle beige, blanc, rose, jaune, bleu ou vert.

Le bébé d’une électrice dans les bras, Fanice Irusa, présidente du bureau de vote, se félicite de la forte mobilisation, mais reconnaît quelques incidents de parcours, sous l’œil d’observateurs locaux. Comme dans plusieurs autres centres, les kits biométriques, permettant de vérifier l’identité des électeurs et censés empêcher toute fraude, n’ont toujours pas été livrés. Le vote se fait donc à partir des cartes d’identité et des registres électoraux papier.

Vers 13 heures, 228 électeurs sur 766 enregistrés avaient pu déposer leurs bulletins. À ce rythme, « nous ne finirons pas à 17 heures », reconnaît Fanice Irusa. La commission électorale (IEBC) a d’ailleurs donné des consignes : tous les électeurs présents dans la queue à 17 heures pourront voter, même si cela doit prendre quelques heures de plus. En huit heures de queue, Mitei et Sarah ont eu le temps de sympathiser. L’une vit dans ce quartier pauvre de Nairobi et l’autre y travaille. Plusieurs tribus y cohabitent, dont celles des deux favoris à la présidentielle: le premier ministre Raila Odinga, un Luo, et le vice-premier ministre Uhuru Kenyatta, un Kikuyu.

Les sondages les prédisent au coudeà-coude, avec environ 45 % des intentions de vote, loin devant les six autres candidats, appelés au mieux au rôle de faiseur de roi lors d’un possible second tour en avril. « Le résultat est imprévisible, c’est ce qui m’inquiète, explique Constansia MummaMartinon, professeur de sciences politiques à l’université de Nairobi.

Personne n’est prêt à accepter la défaite. » « Si je perds, ce sera en raison de chantages et d’intimidations. Je sais que mes rivaux essaient de fausser cette élection », a déclaré samedi Raila Odinga au Financial Times, avant de retirer certains de ses propos. Un scénario qui rappelle le désastre de décembre 2007. À la suite de la réélection entachée de fraudes du président sortant, Mwai Kibaki, face à Raila Odinga, des affrontements entre leurs partisans issus de deux tribus rivales, Kikuyus et Luos, avaient dégénéré. Plus de 1 300 personnes avaient été tuées et 600 000 déplacées en deux mois, traumatisant le pays et donnant un coup d’arrêt à son économie.

Cinq ans après, « les Kényans ont retenu la leçon. Plus personne ne parle politique et il n’y a pas de signes de violences dans nos quartiers », assure Sarah. Dans la cour, une dizaine de policiers surveillent tout de même le déroulement du scrutin. « Plus que prévu », car Kawangware, théâtre d’affrontements début 2008, représente un quartier « à risque », explique la présidente du bureau.

Quelque 23 000 observateurs électoraux et 99 000 policiers ont été mobilisés dans tout le pays. Des incidents se sont produits dans trois régions, et six policiers ont été tués lors d’une attaque non revendiquée à Mombasa, le grand port de l’océan Indien. Ces dernières années, le Kenya s’est doté d’une nouvelle Constitution qui renforce ses institutions, notamment une justice à l’indépendance désormais reconnue. Mais les rivalités tribales demeurent une réalité et continuent à influencer les votes, en dépit des efforts d’apaisement.

Cette élection est aussi compliquée par une procédure judiciaire qui aiguise les tensions. Accusé d’avoir fomenté les violences post-électorales côté kikuyu, l’un des deux favoris, Uhuru Kenyatta, a été inculpé de « crimes contre l’humanité » par la Cour pénale internationale (CPI), qui doit encore le juger. S’il devait être élu et refusait de coopérer avec la CPI, le Kenya doit s’attendre à des « conséquences », c’est-à-dire de possibles sanctions, a prévenu la communauté internationale.

« Le monde nous regarde », titrait ce week-end l’hebdomadaire The East African, enjoignant aux Kényans de faire preuve de civisme pour tourner la page des violences.

Marie Wolfrom

Elections

3 mars 2013

Elections mars 2013 021

Depuis un mois, on ne parle que ça, dans les journaux, à la télé, dans les dîners, et même à l’école… Ca, ce sont les élections présidentielle, législatives et locales du 4 mars. Je n’ai pas échappé à cette obsession nationale, épluchant trois quotidiens par jour, rencontrant des experts et assistant à un nombre non négligeable de conférences de presse. J’étais tellement consciente de ma névrose électorale que j’avais décidé de vous l’épargner, et de fait n’ai rien écrit depuis un mois sur le blog.

Mais là, je craque. Les élections sont demain et je ne peux plus résister. Aux allergiques à la politique, je ne vous en voudrai pas si vous arrêtez net votre lecture, aux autres, vous voilà prévenus. Cette élection dont tout le monde se fiche en France (à en croire l’intérêt très relatif de mes rédactions) est pourtant cruciale et passionnante.

Cruciale parce que le Kenya, bien qu’on semble l’oublier chez nous, est un pays stratégique. Avec le port de Mombasa et son aéroport qui dessert toute l’Afrique, son secteur des services en plein essor, c’est le « hub » économique de l’Afrique de l’est. C’est aussi un rempart contre le terrorisme islamique, qui a prospéré en Somalie avant de connaître quelques retours de fortune ces derniers mois.

Passionnante parce que les enjeux de ce scrutin sont très importants. Il y a cinq ans, les violences post-électorales avaient fait plus de 1.300 morts, 600.000 déplacés et porté un coup rude à la croissance économique du Kenya et de la région. LA question que tout le monde se pose est donc: comment va se passer le prochain scrutin ?

Chacun des deux principaux candidats doit (de son point de vue) absolument l’emporter. Pour Raila Odinga, le Premier ministre âgé de 68 ans, c’est un peu l’élection de la dernière chance, après deux candidatures malheureuses en 1997 et 2007. Il estime (sans doute à raison) s’être fait voler la victoire lors de la dernière élection, officiellement remportée par le président Mwai Kibaki.

L’autre favori, Uhuru Kenyatta, fils du premier président du Kenya, a été inculpé de crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale pour son rôle supposé dans l’organisation des violences début 2008. Il a donc fort habilement transformé la campagne en référendum, pour ou contre la CPI. Avec un leitmotiv: « aux Kényans de décider s’ils me font confiance ». Il a promis de continuer à coopérer avec la justice internationale s’il est élu mais s’il s’y refusait, le Kenya risque d’être frappé de sanctions ont averti des diplomates étrangers.

Les deux sont au coude à coude dans les sondages qui leur donnent environ 45% des intentions de vote chacun, loin devant les six autres candidats qui peuvent, au mieux, espérer jouer les faiseurs de roi lors d’un possible second tour en avril. Si les sondeurs ne croient pas une victoire possible dès le premier tour, les candidats s’y emploient pourtant, par tous les moyens. Il est évidemment impossible de prouver d’où ça vient mais les manoeuvres d’intimidation, les achats de vote ou de carte d’identité (pour empêcher un électeur soutenant le camp opposé de voter) se sont multipliés à l’approche des élections, selon la Commission kényane des droits de l’Homme.

Mardi, je suis allée en reportage à Kibera, le bidonville de Nairobi le plus touché par les violences il y a 5 ans. Beaucoup d’habitants sont déjà partis par précaution dans leur village d’origine, et d’autres prévoyaient de suivre dans les prochains jours. Au cas où.

Les Kényans se sont mobilisés pour la paix. Marches, concerts, peintures murales, spots télévisés ont plaidé sans relâche pour une élection pacifique, les candidats aussi. Deux débats télévisés, retransmis simultanément sur toutes les chaînes de télévisions et les radios (une première !), ont permis d’aborder des sujets jusqu’ici tabous: le tribalisme attisé à outrance par les politiques, l’injuste répartition des terres et des ressources…

Alors ici on croise les doigts pour que tout se passe bien demain et les jours qui suivent, sans arriver à y croire tout à fait…

Le porte-parole du gouvernement kényan menace la presse…

30 janvier 2013

Surprenant point presse du porte-parole du gouvernement kényan ce matin. Cela a pourtant commencé fort civilement par une invitation à un petit déjeuner de presse dans un hôtel du centre-ville de Nairobi, pour « discuter des prochaines élections ». Arrivé en retard (ça c’est normal), cet ancien journaliste reconverti dans la communication politique depuis plusieurs années, s’est lancé dans une mise en garde de moins en moins voilée contre les journalistes étrangers qui, je cite, « pousseraient le pays dans l’abîme ».

Reprenant un thème apparu récemment chez certains hommes politiques kényans, il a commencé par accuser la presse internationale d’être en bonne partie responsable des violences post-électorales de 2007-08 (1.300 morts, 600.000 déplacés faut-il le rappeler). Cela nous a déjà un peu interloqués mais le meilleur restait à venir.

« Le gouvernement n’a pas l’intention d’interférer, nous n’essayons pas de vous guider », a-t-il commencé, en se voulant sans doute rassurant. « Mais je vous demande de ne pas créer de troubles ». Puis il a continué en lançant « un petit avertissement », qui a-t-il assuré n’est « pas une menace ». Je vous l’écris en anglais car c’est difficile à traduire littéralement: « We will set you on fire before you set us on fire ».

Bon, si cela n’est pas une menace, je me demande bien ce que c’est. En tous cas, les journalistes présents l’ont bien ressentie comme telle. En y réfléchissant un peu plus longuement, il me semble que ce dérapage traduit une vraie inquiétude du gouvernement sur la manière dont vont se dérouler ces élections et sa volonté de se dédouaner par avance. On peut presque le comprendre par « si cela se passe mal, ce sera de votre faute ».

Pas la faute du tribalisme nourri depuis des décennies par les divers responsables politiques kényans, pas la faute de ceux qui ont creusé toujours plus le fossé entre privilégiés et laissés pour compte, non, la faute des média internationaux qui ont le mauvais goût de décrire la réalité kényane telle qu’elle est. Voilà qui n’est pas de très bon augure, à un peu plus d’un mois des élections…

Les Kényans enterrent leurs députés insatiables

17 janvier 2013

Kenyan MP state funerals 16-01-2013

Des militants de la société civile kényane ont organisé mercredi un simulacre de « funérailles nationales » pour leurs députés, qui viennent d’achever leur mandat sur un nouveau scandale. Juste avant l’expiration de leur mandat, ces derniers se sont à nouveau voté un confortable « parachute doré » de 80.000 euros chacun. Au passage, ils se sont octroyés un passeport diplomatique à vie, l’accès aux salons VIP des aéroports, et… des funérailles nationales !

Les députés kényans, qui sont parmi les mieux payés au monde (avec 9.900 euros de salaire mensuel non imposable), avaient déjà tenté de faire passer la mesure en octobre dernier mais elle avait alors été retoquée par le président Mwai Kibaki, en raison de sa non conformité constitutionnelle. Selon la nouvelle Constitution c’est à une commission indépendante qu’il revient de décider des salaires dans la fonction publique

Ils sont donc revenus à la charge, après avoir cette fois pris le soin de voter également une retraite très confortable pour le président sortant. Manoeuvre grossière mais qui pourrait néanmoins se révéler efficace. Après avoir signé sans état d’âme la loi le concernant, le président Kibaki a refusé de parapher celle concernant les députés, mais a laissé la porte ouverte à son adoption future, selon les media kényans.

Furieux, quelques centaines de Kényans ont donc pris leurs députés au mot, organisant sur le champ les funérailles nationales auquelles ils aspirent. Portant sur leurs épaules 221 cercueils noirs (un par député), ils ont traversé le centre ville en chantant de pseudo hymnes funèbres, avant de finir par mettre le feu aux cercueils empilés devant le Parlement.

A l’heure du bilan, on peut reconnaître à ce Parlement quelques vertus, notamment celle d’avoir voté l’essentiel des lois d’application de la Constitution. Mais la plupart des Kényans retiendront surtout l’invraisemblable avidité de ces députés et la corruption de nombre d’entre eux. Il sera intéressant de voir si certains seront réélus le 4 mars prochain….

PS: 80.000 euros, cela équivaut à 61 ans de salaire pour un Kényan moyen…

Samburu

7 janvier 2013

IMG-20130103-00056 (2)

Second (et donc dernier) volet de nos vacances: un safari de quelques jours à Samburu, magnifique réserve située au centre du Kenya, à 350 km au nord de Nairobi. Un parc injustement méconnu, soulignait à juste titre notre guide de voyage.

Nous l’avons visité sous un jour inhabituel. D’ordinaire quasi désertique, le parc a reverdi après cette saison des pluies plus longue et plus humide que d’ordinaire. J’ai passé des heures à admirer les reflets du soleil dans les hautes herbes argentées. La rivière Ewaso, qui marque la séparation avec la réserve de Buffalo Springs et est le plus souvent asséchée, charriait des eaux boueuses d’où émergeaient tout juste quelques terrifiants crocodiles (ils font jusqu’à trois mètres cinquante de long …).

Lors d’une ballade à pied (sous bonne garde), Joseph a été stupéfait de voir un jeune Samburu traverser à plusieurs reprises la rivière pour transporter ses chèvres d’une rive à l’autre. Les attaques de crocodiles sont fréquentes, et il y a souvent des morts, nous a expliqué James, un employé du camp où nous avons logé. Samburu lui aussi, il traverse régulièrement la rivière pour retourner voir sa famille. Il y a peu, sa ceinture de perles a été à moitié arrachée par un violent coup de queue.

Outre le bonheur de se lever avant l’aube, quand l’air est encore parfumé, pour guetter oiseaux ou léopards (nous en avons vu trois, de près), ce voyage nous a permis de mieux connaître cette tribu nilotique, proche des Masaï. Les Samburu sont moins nombreux (environ 230.000 selon le dernier recensement, contre plus de 800.000 Masaï). Ils parlent la même langue (le Maa), avec quelques variantes, et partagent les mêmes traditions (semi-nomadisme, élevage, polygamie).

Comme les Masaï, ils restent très attachés à leur mode de vie traditionnel, mais s’ouvrent peu à peu. En dehors des vacances scolaires, où il travaille au camp, James est lycéen et doit passer cette année l’équivalent du bac. Mais pour sa tribu, il est avant tout un guerrier chargé de défendre les siens en cas d’attaque (les raids pour voler le bétail sont courants dans cette région). A coup de lance ou de flèches, nous a-t-il raconté en enseignant le maniement de l’arc à Noé. Une drôle de double vie…

Emeutes anti-somaliennes à Nairobi

20 novembre 2012

Ethnic Somalis hold weapons as they chant slogans against a rival group in Nairobi(photos AP)

Nombreuses tensions depuis 48 heures au Kenya. Cela a commencé dimanche en fin d’après midi avec un attentat contre un bus dans le quartier d’Eastleigh, à Nairobi. Eastleigh, c’est le bastion des Kényans d’origine somalie et des réfugiés somaliens, à tel point que le quartier est surnommé ici « Little Mogadishu », la petite Mogadiscio. J’y suis allée il y a quelques mois et c’est vrai qu’on se croirait en Somalie avec des mosquées à tous les coins de rue et des commerces partout, tous tenus par des Somalis.

Pour être parfaitement honnête, cet attentat ne m’a pas fait réagir plus que cela, dans un premier temps. C’est terrible à dire mais on devient un peu blasé à force. Depuis l’entrée de l’armée kényane en Somalie en octobre 2011, il y a eu de multiples attentats au Kenya, souvent des jets de grenade contre des bars, des restaurants, des églises. A Nairobi, à Mombasa ou à Garissa, une ville de l’est du pays proche de la frontière somalienne.

Mais l’attentat de dimanche a été particulièrement meurtrier, neuf morts et plus de 30 blessés, et il a déclenché une vague de violence contre les Somaliens à Eastleigh. Dimanche soir et toute la journée de lundi, des foules en colère se sont affrontées, Kényans contre Somaliens, à coup de pierres ou de pangas (les machettes locales). Des gangs criminels s’en sont mêlés m’a expliqué un habitant du quartier.

Le ressentiment contre les Somaliens n’est pas nouveau ici. Ils ont un physique différent, professent une autre religion (l’Islam alors que plus de 70% des Kényans sont chrétiens), forment une communauté très solidaire et réussissent à merveille dans les affaires: de quoi susciter jalousie et animosité chez certains Kényans. Mais les choses ont encore empiré depuis un an. Le Kenya a annoncé son intention de chasser la milice islamiste Al Shebab du sud somalien, et y est en partie parvenu, en collaboration avec les troupes de l’Union africaine. Les Shebabs ont promis de se venger et les attentats – non revendiqués pour la plupart – se sont multipliés.

Du coup, pour beaucoup de Kényans, Somalien rime avec terroriste en puissance. La police et l’armée ne sont pas en reste. Les contrôles au faciès sont devenus monnaie courante, provoquant l’exaspération et la peur dans la communauté somalienne . Hier encore, après l’assassinat de trois des leurs à Garissa, des soldats kényans ont semé la terreur dans la ville, mettant le feu au marché et brutalisant des civils d’ethnie somalie, selon des témoins.

Obama et le sorcier

6 novembre 2012

Si Obama pouvait encore nourrir quelques inquiétudes avant le scrutin d’aujourd’hui, qu’il soit parfaitement rassuré: un sorcier kényan a formellement prédit sa réélection. Originaire de Kogelo, le village natal du père d’Obama situé près de Kisumu, dans l’ouest du Kenya, John Dimo a une technique bien à lui pour prédire le résultat des élections américaines.

D’une main experte (il revendique l’âge vénérable de 105 ans), il a lancé quelques coquillages, os et autres objets non identifiés, devant sa hutte. Verdict: « Obama est nettement en tête et va gagner c’est sûr ». C’est un journaliste de l’agence américaine Associated Press qui raconte l’histoire (les photos aussi sont estampillées AP).

Tous les journalistes de Nairobi (ou presque puisque mon journal n’était pas intéressé) ont bien sûr filé à Kogelo ces derniers jours pour raconter l’Obamania de ce village perdu, où vit toujours la femme du grand-père d’Obama. Il faut dire que Kogelo a vraiment reçu les dividendes de l’accession d’Obama à la présidence. Ecole, route, électricité, hôtel pour accueillir les curieux: le village s’est paraît-il métamorphosé depuis quatre ans.

On ne peut pas en dire autant du continent africain dans son ensemble, où beaucoup d’observateurs ont regretté ces derniers jours le faible engagement de Barack Obama. En quatre ans, il n’est venu qu’une fois en Afrique subsaharienne, au Ghana, et ce pour une visite de moins de 24 heures. Et il n’a pas mis les pieds au Kenya, patrie de son père où il s’était pourtant rendu en tant que Sénateur.

S’il est réélu, beaucoup en Afrique espèrent que son deuxième mandat fera une part plus généreuse au continent.