Archive for the ‘Reportage’ Category

Laas Geel

5 juin 2012

 

« C’est une mise en scène qui montre qu’il y a une relation particulière entre le bétail et les h...

Lors de mon voyage au Somaliland en avril dernier, j’ai eu le privilège de pouvoir visiter les abris de Laas Geel. Un éperon rocheux magnifique perdu dans un paysage semi désertique, qui fait penser au Far West des westerns de mon enfance.  Dans ces abris ont été peintes voilà 5.000 ans des centaines de vaches, hommes et d’autres animaux.

Le lieu, ou plutôt son importance car il était bien connu des populations locales, a été découvert par une équipe d’archéologues français. J’ai pu interviewer par téléphone le responsable de la mission Xavier Gutherz, qui revient chaque année étudier le site grâce au soutien financier de l’ambassade de France à Djibouti.

Voilà mon article, publié aujourd’hui dans La Croix:

Dans les abris de Laas Geel, des vaches sacrées vieilles de 5.000 ans

Découvertes en 2002 par des archéologues français dans la région autonome du Somaliland, au nord de la Somalie, ces représentations de vaches et d’hommes d’une qualité esthétique exceptionnelle  n’ont toujours pas livré tous leurs mystères.

« Pendant longtemps, nous avions peur de venir ici, nous pensions que des esprits maléfiques y résidaient. » Bonnet de laine verte vissé sur la tête, Moussa Abdi Jama pointe de sa canne une silhouette peinte sur la voûte arrondie d’un abri rocheux. Entre deux nids d’hirondelles apparaît une vache ocre rouge, affublée d’une sorte de plastron de toile, tracée par l’homme voilà cinq mille ans. Le contour est intact, la couleur éclatante, comme pour la quasi-totalité de ces extraordinaires peintures rupestres découvertes il y a dix ans par une équipe d’archéologues français.

Venue au Somaliland fin 2002 afin d’étudier les cultures de la fin de la préhistoire, l’équipe dirigée par Xavier Gutherz parcourt la région à la recherche de grottes où effectuer des fouilles. La veille de leur départ, le 4 décembre, un jeune garçon les conduit à un grand rocher creusé d’alvéoles, perdu dans un paysage désertique. Le lieu, à la croisée de deux oueds, est baptisé par les bergers nomades Laas Geel, « les puits des chameaux » . Là, les archéologues « abasourdis »  découvrent une constellation de peintures, dans une vingtaine d’abris. Des centaines de vaches, des hommes, des chiens et même une girafe.

« On a vu tout de suite que c’était un site important, qu’il était d’une qualité esthétique exceptionnelle, cela nous a beaucoup émus. Dans la carrière d’un chercheur, faire une découverte comme ça, c’est un moment très fort » , se souvient Xavier Gutherz, archéologue et enseignant à l’université Paul-Valéry de Montpellier.

Contrainte de prendre son avion le lendemain, l’équipe se promet de revenir au plus vite. Des missions archéologiques sont dès lors organisées chaque année jusqu’en 2010. Et, peu à peu, le site livre une part de ses mystères. Il s’agit d’abord de le dater, ce qui s’avère difficile. En 2003, des prélèvements microscopiques sont effectués sur une cinquantaine de peintures. L’idée est d’y chercher des traces de matière organique qui peut être datée au carbone 14. La tentative échoue.

Un probable «sanctuaire»

C’est de manière indirecte que les chercheurs parviennent à une datation. L’une des grottes abrite des sédiments qui n’ont pas été balayés par l’érosion. Des fouilles permettent d’y découvrir des vestiges d’occupation humaine : outils de silex, ossements d’animaux, fragments de roches colorantes utilisées pour les peintures et restes de charbon de bois. Datés, ces éléments permettent d’obtenir une estimation de l’âge des peintures : entre 3 500 et 2 800 ans avant notre ère. Laas Geel est non seulement  « le plus important foyer d’art rupestre de la Corne de l’Afrique » , mais aussi le plus ancien, en conclut Xavier Gutherz.

Mais beaucoup reste à découvrir. Si ces peintures sont certainement le fait d’éleveurs nomades, que signifient-elles ? Pourquoi cette sorte de plastron accroché au cou des vaches ? « Soit cela représente une cérémonie où effectivement les vaches étaient recouvertes de tissus qu’on leur posait sur le dos, ou alors c’est totalement symbolique. En tout cas c’est une mise en scène qui montre qu’il y a une relation particulière entre le bétail et les hommes, où la vache est l’animal sacré » , analyse Xavier Gutherz qui évoque un probable « sanctuaire » . « Les personnages ont les bras tendus, comme s’ils invoquaient des dieux. »

Il faut aussi préserver le site, menacé par l’érosion, le ruissellement et le nombre croissant de visiteurs – 600 l’an dernier. À cette fin, les archéologues français viennent de faire réaliser par une société privée un enregistrement en trois dimensions.

« Dans les mois à venir, on va diffuser sur Internet une promenade dans les abris de Laas Geel. Avec votre souris vous pourrez tourner dans l’abri, regarder le plafond, le sol » , explique Xavier Gutherz. Une aubaine pour les chercheurs qui pourront étudier les peintures avec encore plus de précision. D’ici là, Moussa le gardien continuera à veiller. « C’est notre héritage » , dit-il avec fierté.

A lire : Les Abris ornés de Laas Geel et l’art rupestre du Somaliland, par Xavier Gutherz et Luc Jallot, Presses universitaires de la Méditerranée, 32 p., 9,13 €.

MARIE WOLFROM, à LAAS GEEL (Somalie)

Les El Molo ou la nostalgie de la chasse à l’hippopotame

1 juin 2012

De son voyage au Turkana, Boris a ramené de bien beaux articles, dont celui-ci sur une tribu en voie d’extinction: les El Molo.

                        Kenya: les El Molo ou la nostalgie de la chasse à l’hippopotame
                                                                      Par Boris BACHORZ
     
   KOMOTE, 1 juin 2012 (AFP) – Lparin Lokuk ne tuera jamaisKenya - Les El Molo ou la nostalgie de la chasse à l'hippopotame d’hippopotame, ce qui aurait fait de lui un homme selon le rite ancestral de sa communauté: les El Molo, l’une des plus petites tribus du Kenya, voient leurs traditions s’estomper, et leur avenir menacé.
   Au bord du lac Turkana, le plus grand lac en milieu désertique du monde, à l’extrême nord du Kenya, les El Molo sont environ trois mille, vivant quasi-exclusivement dans deux misérables villages de huttes écrasés par la chaleur.
   Si d’innombrables petites tribus en Afrique sont menacées d’extinction, les El Molo sont pour leur part victimes de l’inquiétante chute des ressources halieutiques du Lac Turkana, de la cohabitation avec des communautés expansionnistes voire agressives, et d’une législation environnementale de plus en plus implacable.
   « J’allais souvent chasser l’hippopotame à la sagaie; j’en ai tué quatre jusqu’à l’interdiction de la chasse par le Kenya wildlife service (autorité de protection de la flore et de la faune) il y a quinze ans », se rappelle Charles Luya, 70 ans, du village de Komote.
   Cet homme encore agile à la barbichette blanche explique s’être également longtemps nourri de la chair « délicieuse » du crocodile et de la tortue, deux espèces désormais elles aussi protégées.
   Les El Molo ne mangent donc exclusivement plus que du poisson, faute d’argent pour acheter viande ou légume, avec de graves conséquences sur leur santé.
   Ils ont perdu au passage une des fondations de leur culture, au même titre que les guerriers massai, à quelques centaines de km plus au sud du Kenya, également interdits de chasser le lion, leur rite de passage à l’âge adulte.
    
   – « Tuer un hippopotame, un travail d’équipe » –
    
   « Les jeunes se taquinent souvent sur le fait qu’ils n’ont pas tué d’hippopotame, mais au-delà de la plaisanterie, il y a du regret », témoigne Lparin Lokuk, un pêcheur de 25 ans.
   « Tuer un hippopotame était un travail d’équipe, qui impliquait des liens étroits entre chasseurs. Chacun apprenait à mieux connaître ses forces et ses faiblesses, et cela faisait d’eux des hommes meilleurs », poursuit ce père de deux enfants, au torse et au ventre marqués par des scarifications.
   En conséquence, seuls les plus âgés comme M. Luya exhibent aux lobes échancrés de leurs oreilles les boucles en os d’hippopotame qui distinguent les chasseurs les plus valeureux.
   Les peintures corporelles dédiées à la chasse à l’hippopotame – des ronds blanc et rouge sur le torse et le visage – ne sont plus exhibées que lors des danses traditionnelles.
   « Il reste aux jeunes le rite de la circoncision et la lutte pour prouver leur bravoure », explique cet ancien.
   Le courage des El Molo est déjà rudement mis à l’épreuve par la pauvreté et l’exclusion. Le visiteur de passage est sollicité pour donner des médicaments à un garçon souffrant d’un genou très enflé ou à une jeune fille menacée de cécité, les yeux cachés par un voile pour tenter de se protéger des brûlures du soleil.
   Au premier sourire, enfants comme adultes dévoilent des dents gâtées, beaucoup souffrent de jambes arquées. Mais pour les habitants de Komote privés d’électricité, d’eau courante et de moyen de transport, se faire soigner par un médecin tient du luxe. Seul signe tangible de progrès au village: un réservoir d’eau douce financé par l’Union européenne.
   Les El Molo ont également perdu leur langue, avec la mort du dernier vrai locuteur il y a quelques années, au profit du samburu, langue des fiers chasseurs et éleveurs éponymes, qui dominent le secteur.
   « La mondialisation est comme un ouragan qui emporte tout sur son passage. La plupart des communautés autour du lac sont en danger. Nous ferons tout pour les sauver. Je ne crois pas que les El Molo disparaîtront, mais leur mode de vie sera inévitablement érodé », reconnaît le député local Joseph Lekuton.
   La tradition veut que les El Molo se réfugiaient sur l’île Lorian, sur le lac Turkana, pour fuir combats ou persécutions. C’est sur cette île pelée que ce peuple pourtant converti au catholicisme continue de se recueillir dans quatre huttes sacrées dédiées à la fertilité, à la chasse, à la pluie et au vent.
   « Je veux que mes enfants aillent à l’école, mais aussi qu’ils sachent un peu pêcher, afin qu’ils n’oublient pas leur culture ni d’où ils viennent », explique Lparin Lokuk.
   Mais la génération suivante paraît moins convaincue. Fabion, 14 ans, un des fils de M. Luya qui arbore un maillot défraîchi sigle David Beckham, a déjà fait son choix: « je ne veux pas pêcher, je veux apprendre ».
   bb/aud/cac

Turkana

24 mai 2012

Boris vient de rentrer d’une semaine au Turkana, cette immense région désertique du nord du Kenya qui entoure le lac éponyme. Une véritable expédition à bord d’une vieille Range Rover, bourrée de jerricans d’essence (pas de stations service là-bas), de bidons d’eau potable, de boîtes de conserve, d’une tente et de couvertures en cas de panne…. Voilà son récit:

Le Turkana fait beaucoup rêver parmi les expatriés ici: territoire aride du bout du monde, nomades à mille lieux de notre mode de vie, bref, la dernière frontière. (Pour les Kényans, c’est tout autre chose: un territoire sans foi ni loi, tout au nord, dont ils ont hérité à l’indépendance sans avoir jamais vraiment su depuis quoi en faire. Du moins avant la découverte de gisement de pétrole il y a deux mois, mais c est une autre histoire …)

Bref, ce lieu écrasé de chaleur où a été tourné la fin superbe et tragique du film « La constance du jardinier » était tout en haut de ma « to do list ». Avec de beaux reportages en perspective: le projet de plus grand parc éolien d’Afrique, et les menaces que fait peser sur le lac Turkana, classé au patrimoine de l’humanité par l’Unesco, le projet en Ethiopie voisine de construire en amont le plus haut barrage d’Afrique.

Deux jours et demi de route pour y aller, en grande partie de la piste impraticable en saison de pluies. Mais William, Carl, Lion notre guide local et moi avons eu la chance de passer entre les gouttes à bord de notre Range Rover Defender de location passablement fatiguée. Et sur place, les paysages grandioses espérés, les collines finement découpées à perte de vue, les déboulis de lave se jetant dans les eaux couleur de jade du Lac Turkana.

Et bien sur des rencontres, brèves mais riches. Avec Agnes Ngare, véhémente grand mère Turkana parée de bijoux, qui rêve d’avoir la télé quand le parc éolien lui fournira enfin de l’électricité. Avec Lparin Lokuk, jeune pêcheur El Molo qui m’a confié la nostalgie de sa génération de n’avoir jamais connu, contrairement à ses aînés, le plaisir de partir chasser en groupe le redoutable hippopotame, et ainsi de pouvoir “mieux connaître ses forces et ses faiblesses, afin de devenir de meilleurs hommes » (traditionnel rite de passage à l’âge adulte chez les El Molo, cette chasse est désormais interdite au Kenya au motif d’ailleurs justifié de la protection de l espèce).

Avec David Kariuki, un proviseur qui avale en cette saison ses 4.000 km annuels de pistes pour recruter les élèves de milieu particulièrement défavorisé de ces contrées reculées, et à qui il offrira une place dans son lycée financé par des donateurs et par l’église. Avec Joseph Lekuton, le députe local fort en gueule, adulé de ses administrés et incontestablement charismatique.

Le Turkana est de loin la région la plus pauvre du Kenya — 94% de la population vit sous le seuil de pauvreté, contre 22% à Nairobi –, infestée de bandits — une voiture s’est fait tirer dessus peu après notre passage –. Mais il y a aussi beaucoup à apprendre à fréquenter, même brièvement, cette population qui réussit depuis toujours l’exploit de survivre dans un environnement parmi les plus hostiles de la planète.

Dans le Nord somalien, l’école pour endiguer l’extrémisme

3 mai 2012
Après mon post sur le Somaliland et le Puntland, voici le premier reportage que j’ai ramené pour La Croix. L’article général ayant déjà été écrit par un autre journaliste il y a quelques mois, j’ai parlé de l’éducation, qui était au centre de la visite organisée par l’Union européenne. J’ai un deuxième article en préparation, sur les peintures rupestres de Laas Geel.
 
Dans le Nord somalien, l’école pour endiguer l’extrémisme.
 
Garowe (Puntland, Somalie). Reportage de notre envoyée spéciale
 
Régions autonomes du nord de la Somalie, le Puntland et le Somaliland misent sur l’éducation pour lutter contre l’extrémisme religieux et la violence. Scolariser les filles et offrir aux garçons des alternatives à la piraterie sont les priorités. Des bailleurs étrangers, États-Unis, Union européenne, Norvège, apportent une aide financière.
 
 
Le ministre de l’éducation du Puntland est un homme pressé. Des décennies de retard à rattraper. « Je cours tout le temps », confie Abdi Farah Said, revenu au pays en 2006 après un long exil. « La plus grande victime de la guerre a été la culture. Or, c’est le seul moyen de contrer l’extrémisme en Somalie. L’éducation est notre priorité »,lance-t-il, avant une tournée des établissements scolaires dans la chaude torpeur de Garowe, poussiéreuse capitale surgie du désert il y a vingt ans.

Dans l’école secondaire, la plus grande du pays, résonne un martèlement entêtant : des ouvriers clouent des tôles flambant neuves sur une charpente en bois. Le bâtiment, qui abrite quatre nouvelles salles de classe, sera prêt pour la rentrée, début août, assure le directeur de ce lycée de 1 500 élèves. Créations, extensions, modernisations : les écoles poussent en Somalie du Nord.

Les besoins sont énormes. Alors que les Objectifs du millénaire fixés par l’ONU exigent que 100 % des enfants en âge d’aller à l’école primaire soient scolarisés en 2015, la Somalie dans son ensemble affiche un maigre 38 %. Mais cette moyenne recouvre des réalités bien différentes. Si le sud et le centre du pays, déchirés par d’incessants conflits, sont à la traîne, les régions autonomes du nord, Puntland et Somaliland, misent sur l’éducation.

Toutes deux ont pris le large après la chute du dictateur somalien Siad Barre en 1991. Vingt ans après, ce sont les régions les plus pacifiques de Somalie, même si les défis, développement et sécurité en tête, restent légion.

C’est notamment du Puntland que partent les esquifs de pirates qui écument l’océan Indien et le golfe d’Aden. « Quand on n’a pas les moyens d’étudier, pas de travail, on peut être tenté de rejoindre les pirates, parce que c’est de l’argent facile à gagner, explique Awil, 18 ans, étudiant en informatique à l’université de Garowe. Mon père me paie des études, mais certains de mes amis sont devenus pirates. »

« Notre société est vulnérable, insiste le président du Puntland, Abdirahman Mohamed Farole, qui reçoit dans une résidence protégée par deux rangées de chicanes. Un enfant qui n’est pas éduqué est susceptible de rejoindre la première offre venue, piraterie, terrorisme. »

Si l’éducation est présentée comme une priorité, le ministre s’avoue pourtant « peu fier » de son budget de 3,5 %, la moitié de celui dévolu aux dépenses de sécurité. « Mais cela va augmenter », assure-t-il. Il peut surtout compter sur les financements accordés par les États-Unis, la Norvège ou l’Union européenne, le plus gros bailleur de fonds dans le domaine de l’éducation en Somalie avec une dotation de 85 millions d’euros sur cinq ans.

« Le pays est considéré comme stratégique par l’Union européenne, en particulier en raison du terrorisme et de la piraterie. Notre budget pour la Somalie est le même que pour le Kenya », cinq fois plus peuplé, explique Isabel Faria de Almeida, responsable des secteurs éducation et développement économique pour la Somalie.

Plus stable encore que le Puntland, le Somaliland fait figure de premier de la classe. Quelque 60 % des enfants vont à l’école et la fréquentation progresse d’année en année, dopée par la gratuité de l’enseignement primaire mise en place depuis 2011. La région affiche aussi un taux supérieur de recrutement dans les écoles secondaires, encore très peu fréquentées en Somalie.

Un effort tout particulier est fait en direction des jeunes filles. Des salles réservées leur permettent de travailler au calme et de se rendre aux toilettes en toute discrétion. « C’est très important pour nous, témoigne Farduus, 17 ans. Je ne veux pas être comme ma mère qui n’a aucune éducation. Je veux devenir médecin, mon futur mari devra accepter mon travail. »

Seule femme du gouvernement, la ministre de l’éducation Zamzam Abdi Adan entend continuer sur sa lancée : « Notre budget est de 10 %, contre 4 % en 2010, et le salaire des professeurs a doublé pour atteindre 100 dollars (76 €) par mois. Mais il nous faut plus de salles de classe, plus de professeurs, plus de tout ! »

WOLFROM Marie

Reportage au pays qui n’existe pas

1 mai 2012

Je vous le raconte avec bien du retard mais j’ai eu l’occasion fin avril d’effectuer une courte virée de trois jours dans le nord de la Somalie, plus exactement dans ces deux régions autonomes qu’on appelle Somaliland et Puntland (CF carte).

Le Somaliland est parfois surnommé « Le pays qui n’existe pas ». Il s’est unilatéralement déclaré indépendant en mai 1991 mais n’est reconnu par aucun autre Etat. Pourtant il a son président, son drapeau (dessiné, affiché absolument partout) et une absolue certitude que son indépendance finira bien par être reconnue un jour.

110% de la population est pour l’indépendance me disait en plaisantant un journaliste étranger installé là-bas. Il faut dire que le contraste avec le reste de la Somalie (ou du peu que j’en ai vu) est saisissant. C’est une Somalie en paix, sans convoi de blindés ni hommes en arme.

A la nuit tombée, le marché central est noir de monde. Les hommes jouent aux dominos, assis à la terrasse de cafés, les femmes papotent ou font leurs courses. On a presque du mal à y croire.

Bien sûr tout n’est pas rose. Il y a eu quelques attentats au Somaliland par le passé et il n’est pas tellement conseillé aux étrangers de traîner dans les rues le soir. Mais l’ambiance est radicalement différente.

C’est une démocratie, où les élections présidentielles de 2010 ont conduit à une alternance pacifique, ce qui n’est pas si fréquent en Afrique. Les habitants rappellent souvent qu’ils n’ont pas la même histoire que le reste du pays. Le Somaliland était un protectorat britannique et a choisi de rejoindre la Somalie « italienne » en 1960, quelques jours après son indépendance.

Mal lui en a pris car le nord a été progressivement marginalisé par le pouvoir de Mogadiscio. Puis martyrisé. Pendant la guerre civile, en juin 1988, le régime de Siad Barre a bombardé la capitale du Somaliland Hargeisa, rasant la ville et faisant cinquante mille morts (surtout des femmes et des vieillards).

Alors quand on demande à un habitant du Somaliland s’il ne souhaite pas rejoindre la Somalie, il répond invariablement « Non, il y a eu trop de morts ».

Le cas du Puntland est un peu différent. C’est une région autonome, certes, qui a elle aussi son président et ses institutions, mais elle ne souhaite pas l’indépendance. En tout cas jusqu’à maintenant. Car la découverte récente de pétrole sur son territoire pourrait un peu changer la donne.

J’accompagnais une délégation européenne là-bas et nous avons été reçu par le président Farole, visiblement très fier de ce nouveau développement. Juste à côté de son vaste fauteuil aux allures de trône, figurait bien en évidence un montage photo des nouvelles installations pétrolières.

Le Puntland, jusqu’ici connu avant tout pour ses pirates qui écument l’océan indien, rêve désormais d’un avenir pétrolier. C’est un peu l’Etat du milieu. La sécurité y est moins bonne qu’au Somaliland mais meilleure qu’au centre et au sud de la Somalie. Sa démocratie reste fragile. Plusieurs journalistes locaux y ont été assassinés récemment, sans que ces meurtres soient élucidés.

Que ce soit au Somaliland ou au Puntland, on est frappés par le nombre de Somaliens issus de la diaspora qui sont rentrés au pays. Dans le business, mais aussi dans les ONG ou les ministères, ils sont de plus en plus nombreux à se mobiliser pour reconstruire leur pays, ce qui donne de l’espoir !

Voyage de VIP en Somalie

16 février 2012

De retour de trois jours et demi à Mogadiscio, où les soldats de l’Union africaine — avec qui notre groupe de journalistes voyageait — ont repoussé depuis un an et demi les insurgés islamistes shebab aux limites de ville. Et si ces derniers privilégient désormais les attentats suicide, la vie a repris un semblant de cours normal dans la capitale somalienne, une carcasse d’immeuble criblée de balles jouxtant les couleurs acidulées d’un marchand de glace…

On croise aussi invariablement les huttes dans lesquelles végètent plus de cent mille réfugiés, qui ont fui la famine et les shebab dans le sud du pays, et pour la plupart peu enclins à rentrer chez eux.

Dans notre convoi de blindés, on avait aussi fait de la place à un invité de marque, auquel j’ai consacré l’article suivant pour l’AFP…                          Boris

   Evgueni Lebedev, patron de presse, fils d’oligarque et reporter de guerre

MOGADISCIO, 16 fév 2012 (AFP) – Parmi les journalistes qui couvrent le conflit en Somalie, celui-là sort du lot: sous son gilet pare-balle, Evgueni Lebedev est aussi fils d’oligarque russe et patron de presse britannique.
   « J’ai simplement pensé que je voulais comprendre et voir par moi-même », explique d’une voix posée ce jeune homme de 31 ans, en contemplant l’océan indien entre les sacs de sable de protection anti-balles de la force de paix africaine en Somalie (Amisom).
   Evgueni Lebedev a passé deux jours à Mogadiscio avec son équipe; il en tirera un ou plusieurs articles à publier, au choix, dans un des deux quotidiens britanniques dont il est propriétaire: The Evening Standard, quotidien populaire londonien acheté en 2009, ou plus probablement The Independent, quotidien national acquis l’année suivante.
   Avant Mogadiscio, M. Lebedev s’est déjà essayé au journalisme en Afghanistan, en passant une journée avec le président Hamid Karzaï en septembre dernier, puis dans les territoires palestiniens en décembre, en compagnie du premier ministre du Hamas à Gaza, Ismaïl Haniyeh.
   Barbe noire, lunettes noires, casquette et baskets Converse grises, le jeune patron de presse se qualifie d' »envoyé spécial étranger » pour The Independent.
   Un envoyé très spécial à vrai dire, qui reçoit un traitement de VIP à Mogadiscio. Son arrivée est précédée la veille par celle d’une équipe de reconnaissance composée d’un journaliste et d’un responsable de sécurité. Ce dernier interroge avec précision les responsables de l’Amisom sur les risques qu’une mine perfore le véhicule de transport de troupe blindé Casspir dans lequel M. Lebedev doit circuler avec d’autres correspondants, dont ceux de l’AFP.
     Mais si de petits gestes trahissent son habitude d’être obéi sans discussion, l’homme d’affaires russe partage pour le reste le quotidien des autres journalistes à Mogadiscio, du préfabriqué sommaire qui sert de chambre d’hôtel aux plats de nouilles. Simplement un peu à l’écart, sous la vigilance permanente de ses deux agents de sécurité.
   Il reconnaît une prédilection pour les zones de conflit car il estime de son devoir « d’aider à attirer l’attention sur des endroits qui le méritent, en particulier quand de réels progrès s’y passent », comme en Somalie avec l’avancée de l’Amisom et de ses alliés contre les insurgés islamistes shebab.
   De ses voyages, et du travail du photographe réputé John Shand Kydd qui l’accompagne, devraient naître une exposition et un livre.
   Evgueni Lebedev est le fils d’Alexandre, un oligarque russe qui lui aussi détone, ne serait-ce que parce qu’il est copropriétaire de Novaïa Gazeta, journal farouchement indépendant face au pouvoir de Vladimir Poutine, qui a publié les reportages en Tchétchénie de la journaliste d’opposition Anna Politkovskaya.
   Quand cette dernière fut abattue en 2006 — un assassinat toujours non élucidé — Alexandre Lebedev avait offert un million de dollars pour toute personne fournissant des informations sur l’identité de ses meurtriers.
   Comme son père, Evgueni Lebedev ne cache pas son mépris pour les autres oligarques russes. « La Russie est riche de gens intelligents et créatifs de toute sorte, mais malheureusement elle a donné d’elle-même le stéréotype de nouveaux riches brutaux, tout puissants et totalement vulgaires », souffle-t-il.
   Lui-même illustre peut-être une nouvelle génération de l’élite russe. Eduqué autant à Moscou qu’à Londres — où il a étudié l’histoire –, aussi à l’aise en anglais qu’en russe, il dit « avoir eu le grand privilège de bénéficier des deux cultures ».
   Et celui qui n’a certainement manqué de rien dans sa vie avoue une certaine fascination pour les Somaliens, « des gens très intelligents, entreprenants, qui se retrouvent en situation permanente de conflit, privés de tout ce qui paraît aller de soi en Occident ».

A Mogadiscio… ou presque

12 février 2012
 
 
Boris s’est s’envolé ce matin pour trois jours à Mogadiscio, la capitale somalienne. Il prépare des articles en prévision de la Conférence internationale sur la Somalie,qui se tiendra à Londres le 23 février. Voici ses premières impressions..
 
L’avion de Africa Express nous lâche sur la piste surchauffée de l’aéroport de Mogadiscio — en cours de réfection grâce à des dons turcs — en compagnie d’une flopée de familles somaliennes, femmes voilées et enfants dans les bras, de plus en plus nombreux à revenir dans la capitale somalienne depuis le départ des islamistes insurgés shebab.

Nous voici enfin à Moga. Enfin presque, parce que mon collègue photographe Tony et moi-même avons passé les huit premières heures dans le compound militaire de la force de l’Union africaine (Amisom), stationnée à l’aéroport. Dans l’indifférence du reste du monde, cette force de soldats ougandais et burundais peut être créditée d’avoir empêché à ce jour les islamistes de prendre le pouvoir à Mogadiscio.  

Pour tenter de se protéger des attentats suicide, la vie s’y déroule derrière de hauts murs de sacs de sable, entre lesquels on aperçoit l’océan indien tout proche. On y loge dans des petits préfabriqués climatisés, on en sort pour aller au resto-bar, géré par la société de sécurité Bancroft. Là, c’est Las Vegas, ou presque: billard, télé cablée, fléchettes. De quoi tromper l’ennui des employés blancs de Bancroft, qui pianotent leur console de jeu de vidéo de guerre, drôle de rappel virtuel de la guerre qui ravage la Somalie depuis vingt ans.

Le soleil cogne toute la journée, mais les soirées sont délicieusement rafraîchies par le vent marin. Les habitués disent qu’on y perd vite la notion des jours. « On sait que c’est dimanche aujourd’hui, parce que le petit déjeuner est à 8h00 et pas à 7h00 comme en semaine », m’explique l’un d’eux, Steve.

Ai rencontré le journaliste local vidéo de l’AFP, un jeune somalien enthousiaste, qui a simplement demandé à s’absenter dans l’après midi « pour aller faire sa prière ».

On sort de cette vie confinée pour faire un tour en ville en blindé. Ce sera mon programme de demain… 

 

Sept heures à Mogadiscio

20 janvier 2012

Je reviens tout juste d’une visite express jeudi à Mogadiscio, la capitale de la Somalie. Drôle d’expérience que cette plongée de quelques heures dans une ville soit-disant pacifiée où la mort fait partie du quotidien….

Six mois après la déclaration de famine en Somalie (le 20 juillet dernier), l’agence humanitaire de l’Onu, OCHA, avait décidé d’emmener un petit groupe de journalistes sur place pour faire le point sur la situation humanitaire. Partis très tôt, nous arrivons vers 8h30 à l’aéroport de Mogadiscio, déjà bien brûlé par le soleil. Sur le tarmac, des petits tas bleus nous attendent: des gilets pare-balles et des casques aux couleurs de l’Onu.

Après nous être laborieusement équipés (c’est très lourd un gilet pare-balles, autour de 20 kilos)  et casqués, nous avons droit à un topo sécurité un peu glaçant. « Les Shebab peuvent s’infiltrer n’importe où, n’importe quand. Ces sept derniers jours, il y a eu 11 affrontements armés et de nombreuses explosions de grenades et d’engins piégés. C’est la raison pour laquelle on ne restera pas plus de 30 minutes au même endroit ».

Une fois dûment avertis des risques, nous voilà partis, à bord de nos Casper, véhicules blindés sud-africains surmontés de mitrailleuses. Au volant, des soldats ougandais de l’Amisom, la force de l’Union africaine en Somalie. Première étape: un camp de personnes déplacées par la sécheresse, installé le long de la piste d’atterrissage. Paysage de cactus et de dunes, avec, juste derrière, l’océan indien. 

Quelque 2.700 familles vivent là dans des abris plus que rudimentaires, simples entrelacements de branchages surmontés de bâches en plastique et de tissus colorés. Parmi elles, Habiba et ses quatre enfants de 10 à 16 ans. Veuve de 35 ans, elle en fait bien dix de plus. Elle se plaint du manque de nourriture mais dit se sentir en sécurité dans ce camp proche du quartier général de l’Amisom. « Ce n’est pas le cas partout, glisse l’interprète, ailleurs, il y a énormément de criminalité, de lutte de clans ».

Puis le convoi repart vers un centre de nutrition du PAM, le programme alimentaire mondial. Cela nous donne l’occasion de voir un peu la ville, à travers les vitres étroites du blindé. Les bâtiments blancs, même partiellement détruits gardent un certain charme. Au kilomètre 4, un grand carrefour porte les stigmates de 20 ans de guerre civile. Pas une façade sans impact de balles et, sur le toit terrasse d’un immeuble, un empilement de sacs de sable, mais sans combattants derrière.

Car les islamistes radicaux Shebab ont officiellement abandonné la ville l’été dernier. Depuis, il n’y a plus réellement de front mais le danger n’a pas disparu. Renonçant à l’affrontement direct avec les troupes gouvernementales et les soldats de l’Amisom, les Shebab ont opté pour les opérations de guérilla, un harcèlement permanent à coup de grenades, de mines ou d’engins piégés commandés à distance.

Malgré tout, les habitants semblent se sentir plus en sécurité qu’avant, quand des bombardements indiscriminés les contraignaient à rester terrés chez eux. Autrefois désertée, la grande rue de Mogadiscio est très animée, et même embouteillée ! De multiples échoppes qui vendent de tout, des téléphones portables au cafetières électriques, témoignent que les Somaliens n’ont rien perdu de leur génie commerçant. En cas de doute, des peintures murales bariolées détaillent le type de marchandises disponibles à l’intérieur.

Le centre de nutrition où nous nous rendons est situé dans le quartier d’Hodan. Là, femmes et enfants patientent dans le calme devant d’énormes marmites fumantes. Au menu, comme tous les jours d’ailleurs, bouillie de maïs et soupe de lentilles et légumes, avec une banane et un citron en guise de dessert. La nourriture, fournie par le PAM, est distribuée par une ONG locale à tous ceux qui se présentent, environ 7.000 personnes par jour. Il y a quelques mois, 10.000 repas étaient servis quotidiennement, note le responsable du centre pour lequel la situation, progressivement, s’améliore.

Quelques interviews plus tard, nous repartons, toujours dans nos blindés, vers le siège de l’ONU. A peine arrivés et débarrassés de nos gilets pare-balles, nous entendons une déflagration, de moyenne intensité mais proche, suivie d’une courte rafale de tirs.  Une grenade a été lancé dans l’enceinte voisine, où l’ONU fait construire de nouveaux locaux, nous informe-t-on. Pas de blessés. La routine quoi…

Après un court point-presse, nous réenfilons casques et gilets pare-balles pour nous diriger vers le quartier général de l’Amisom où nous attend le commandant. A bord de notre blindé un responsable de la sécurité, assis en face de moi, reçoit un message par talkie walkie: des personnes non autorisées sont montées dans un véhicule du convoi. Je commence à regarder autour de moi, un tantinet inquiète à l’idée d’un possible kamikaze parmi mes compagnons de route. Le convoi stoppe, les véhicules sont contrôlés et trois journalistes somaliens mis dehors… ouf !

Le QG de l’Amisom est à l’aéroport, quelques préfabriqués plantés entre les dunes. Le commandant en chef nous reçoit dans son bureau climatisé. Un exploit. D’ailleurs, dehors, le climatiseur sue à grosses gouttes. Impérial, il nous assure que Mogadiscio « est sécurisé à 98% ». « Les gens vont à la plage le vendredi, les femmes s’habillent comme elles le souhaitent », bref la paix est revenue même s’il y a « des activités terroristes de temps en temps ».

Les journalistes laissent néanmoins poindre leurs doutes. « Et quand les soldats du gouvernement abandonnent leurs positions (faute d’avoir été payés pendant quatre mois) cela ne vous pose pas de problème ? » « Si, certainement, c’est un « challenge », concède le commandant, mais il faut les comprendre, « si vous n’êtes pas payés, le moral baisse ».

Après cet échange quelque peu surréaliste, nous filons prendre notre avion. Remisant pour de bon et sans regrets nos gilets pare-balles, nous apprenons sur le tarmac qu’un attentat a eu lieu à quelques dizaines de mètres du centre de nutrition que nous avons visité, juste après notre départ. Bilan: six morts et onze blessés. Hasard ou tentative d’attentat à notre encontre ? Mystère. Mais jeudi, comme tous les jours sans doute depuis des années, des civils sont morts, assassinés, à Mogadiscio. 

Quatre ans après les violences, des victimes oubliées

16 janvier 2012

J’ai fait vendredi une brève visite à Nakuru, à 150km au nord de Nairobi, pour y rencontrer des personnes déplacées par les violences électorales du début 2008. Quatre ans après les faits, en dépit des multiples promesses du gouvernement, plusieurs milliers de familles ne sont toujours pas relogées. Contraintes de quitter leur maison, leur ferme, souvent réduites en cendres lors des affrontements, ces personnes déplacées vivent depuis sous la tente ou dans de simple cabanes de torchis.

Planté sur une plaine brûlée par le soleil, à quelques kilomètres de Nakuru, le « Pipeline camp » est l’un des plus gros de la région. Sept cent familles (4.700 personnes) y vivent  péniblement, la plupart sous la tente, les plus chanceux dans des baraques de bois données par une ONG. Elles reçoivent des rations alimentaires du gouvernement, unanimement jugées insuffisantes, et font pousser épinards ou maïs sur les

rares espaces disponibles.

Un peu plus loin, un autre camp est juché sur une colline. La piste qui y mène est mauvaise mais d’en haut la vue est splendide. Paysage vallonné et tout au fond, le paisible lac Elementaita. Ici les tentes ont disparu, remplacées par des petites maisons de torchis au toit de tôle. Ces deux cents familles là ont eu de la chance, trois « bons samaritains » comme on dit ici ont acheté un terrain pour les reloger et une ONG leur a fourni du matériel pour construire les maisons.

Si seulement ils avaient une terre à cultiver, ils resteraient là. Ils ont trouvé des terrains à vendre à proximité et ont demandé aux autorités locales de les acheter en leur nom, conformément à la promesse du gouvernement. Depuis, ils attendent. Mais l’espoir est là, ils ont travaillé dur pour déblayer la rocaille, planter des arbres et même des bougainvillées. Leurs enfants vont à l’école voisine.

Elizabeth vit ici avec sa mère âgée et quatre de ses huit enfants. Elle a perdu son mari, assassiné à 70 ans par des inconnus, parce qu’il était Kikuyu, comme le président élu.  Quand elle est revenue au village, elle a du, dit-elle, « enjamber les corps » pour pouvoir rentrer dans les ruines de sa maison, brûlée. Elle n’a reconnu son mari, gravement mutilé, qu’à la chemise qu’il portait. Elle espère encore obtenir justice mais sans trop y croire. Pas un responsable des violences n’a été poursuivi à ce jour.

Lundi prochain, la Cour pénale internationale annoncera si elle entend juger ou non six Kényans accusés d’avoir orchestré ces violences.

Marie chez les Yaaku

28 juin 2011

Lecteurs les plus fidèles, vous le savez ce titre a un goût de déjà vu et c’est voulu. Voilà quelques mois, Boris avait effectué un reportage sur une petite tribu, les Yaaku, qui tente de faire renaître sa langue et sa culture, presque éteintes. Alors, quand l’ambassade de France au Kenya m’a à son tour proposé de m’emmener chez les Yaaku, je n’ai pas été immédiatement convaincue.

L’histoire avait déjà été écrite et je me méfie un peu des voyages officiels où l’on trouve trop rarement le temps de parler aux gens sans être dérangé. Je garde des souvenirs cuisants d’expéditions obligées aux côtés de ministres qui vous ballottent d’un lieu à l’autre, vous laissant frustré avec le sentiment d’un travail mal fait.

Mais je me suis laissée convaincre par l’enthousiasme du service étranger de La Croix, tentée aussi par la perspective d’une escapade dépaysante pour échapper à la morose trilogie météorologique de Nairobi (gris, pluie, frimas). J’ai bien fait. La route qui permet de se rendre à Dol Dol, notre destination, devient très belle quand elle vire à la piste, à partir de Nanyuki. Un paysage de far-ouest américain, que je n’ai pas pu photographier car on ne s’est arrêtés qu’une fois (là, la frustration a pointé son nez). La lumière était idéalement dorée mais mes photos prise à la volée sont bien sûr toutes floues. Toutes sauf une, que voilà pour vous donner une idée:

Arrivés à Dol Dol, nous avons été accueillis par Manasseh Matunge, président de l’Association culturelle Yaaku. Il vit dans une maison en dur mais entourée de trois cases traditionnelles, recouvertes de bouse de vache séchée. J’ai pu visiter celle de son beau-père. Très brièvement. Il n’y a pas d’autres ouvertures que la porte dans ces cases. Un feu à même le sol donne un peu de lumière mais surtout une fumée âcre qui brûle la gorge et fait pleurer. Je suis donc ressortie aussi rapidement que la politesse le permettait en tentant de ne pas suffoquer complètement.

Ces cases sont construites à la mode Massaï, tribu à laquelle les Yaaku se sont progressivement assimilés. Et c’est toute l’histoire au coeur du reportage. Après avoir longtemps voulu ressembler aux Massaï dont ils enviaient le mode de vie prestigieux (les Massaï possèdent beaucoup de bétail, signe extérieur de richesse en Afrique), les Yaaku regrettent aujourd’hui la perte de leur langue, de leurs traditions de chasseurs-cueilleurs. Et ils tentent de les faire revivre.

Après une nuit passée dans la maison de Manasseh, nous avons pu aller visiter le lendemain la forêt ancestrale des Yaaku. Ils y ont vécu plusieurs siècles, abrités dans des  grottes, et en connaissent toujours le moindre recoin. La ballade, guidée par deux octagénaires incroyablement ingambes, a été émouvante. Ils nous ont montré une source, dissimulée dans une fissure entre deux rochers, et un arbre où se pratiquent toujours des sacrifices, pour faire venir la pluie notamment. Les anciens peuvent aussi y jeter des sorts funestes aux membres des autres tribus qui coupent des arbres pour permettre à leur bétail de brouter le feuillage, (Massaï ou Samburu notamment), et ça marche, nous a assuré Manasseh.

La matinée s’est achevée à l’école primaire de Kuri Kuri, non loin de Dol Dol, pour l’inauguration d’une salle de classe co-financée par la France.  Chants et danses (massaï) ont accueilli l’ambassadeur, avant de très longs discours (heureusement moi, pendant ce temps, j’ai pu faire des photos).

Pour en savoir plus sur les Yaaku, vous pouvez lire mon reportage paru dans La Croix en cliquant ici.