Archive for the ‘Politique’ Category

Kenyatta président

9 mars 2013

La nouvelle est tombée à 3 heures du matin samedi. Alors que la Commission électorale avait indiqué, vendredi soir, qu’elle annoncerait les résultats officiels à 11 heures le lendemain, c’est finalement de manière détournée que l’on a appris l’information.Les responsables électoraux qui se relayaient depuis jeudi matin pour annoncer verbalement les résultats de chaque circonscriptions, ont continué toute la nuit.

Vers trois heures, les résultats des 291 circonscriptions étaient connus et le tableau les compilant est apparu sur les écrans de télévision, donnant Kenyatta vainqueur au premier tour avec 50,03% des voix soit… 4.100 voix de marge au dessus de la barre des 50% ! Casse-tête pour les agences de presse. Comment annoncer ce résultat compilé à partir de chiffres officiels mais pas encore officiellement proclamé par la commission électorale, qui aura décidément failli de bout en bout ? Elles s’en sont sorties en parlant de résultats « provisoires ».

De fait, quand la commission électorale s’est finalement décidée à annoncer le résultat, avec trois heures de retard (les ambassadeurs qui ont fait le pied de grue dans la tribune officielle pendant tout ce temps n’avaient pas l’air ravis…), il était légèrement différent, Kenyatta étant crédité de 50,07% des voix, soit 8.400 voix de plus que la majorité absolue. Pourquoi cette différence ? Mystère, un de plus dans cette semaine assez étrange.

Peu après, le perdant, Raila Odinga, a convoqué la presse dans le jardin d’un de ses QG de campagne. « La démocratie est à l’épreuve », a-t-il lancé d’une voix fatiguée. Dénonçant des résultats « trafiqués », il a annoncé que son parti porterait plainte devant la cour suprême. Pendant ce temps, Kenyatta fêtait sa victoire et prononçait un grand discours d’inauguration.

Dans la rue, drôle d’ambiance. Les partisans de Kenyatta, tout de rouge vêtus ont fait la fête, mais pas tant que ça. Les perdants étaient amers, mais résignés. Après une semaine d’incertitudes et d’angoisse, les Kényans étaient surtout soulagés d’avoir enfin un résultat et que celui-ci soit accueilli dans le calme, sans les terribles violences d’il y a cinq ans. C’est une sorte de « peace coma », ont twitté des internautes, agacés que personne ne questionne le déroulement pour le moins chaotique de ce scrutin.

Moi aussi, je dois dire. Tout en comprenant le sentiment de soulagement et le désir de passer à autre chose, après une semaine de paralysie, je pense que des questions doivent être posées. J’y reviendrai.

L’interminable attente…

7 mars 2013

Contrairement à moi, le Kényans sont patients, très patients. Mais même pour eux, cette interminable attente des résultats a été pénible. Ces derniers jours, Nairobi était une ville fantôme. Aucune voiture ni piéton dans les rues, écoles et nombreux magasins fermés, tout le monde est resté chez soi, vissé devant la télévision. Même les matatus, ces taxis collectifs qui sillonnent sans relâche la ville, sont restés invisibles, décourageant ceux qui auraient eu l’idée incongrue d’aller travailler.

Les premiers résultats, très partiels, sont tombés dès lundi soir et ont toute de suite donné une énorme avance au vice-Premier ministre Uhuru Kenyatta face à son poursuivant le plus proche, le Premier ministre Raila Odinga. Envoyés par téléphones cryptés, ils sont arrivés au compte-goutte jusqu’à ne plus arriver du tout, en raison d’un problème de serveur central.

Alors que la Constitution stipule que les résultats doivent être transmis électroniquement, pour éviter des manipulations, la commission électorale a annoncé mercredi soir convoquer à Nairobi tous les responsables de circonscription pour entamer un décompte manuel.

Voilà mon article, publié jeudi dans La Croix:

Au Kenya, l’attente des résultats fait monter la tension

NAIROBI De notre correspondante

Plus de deux jours après avoir voté, les Kényans attendaient toujours, hier, les résultats officiels du premier tour de l’élection présidentielle.Le dépouillement des bulletins et la publication des résultats se sont révélés lents et chaotiques.Le vice-premier ministre Uhuru Kenyatta, qui serait arrivé en tête, crie au scandale, car un nouveau comptage incluant les votes nuls pourrait donner lieu à un deuxième tour.

 
Une femme transporte une boîte fermée contenant des bulletins de vote des élections kényanes (AFP)

Le flegme des Kényans a été soumis à rude épreuve ces derniers jours. Après avoir patienté jusqu’à huit heures pour pouvoir voter, lundi, ils ne connaissaient toujours pas, quarante-huit heures après, les résultats les plus attendus : ceux de la très disputée élection présidentielle. Au fur et à mesure de l’attente, la tension est montée, jusqu’à devenir évidente hier après-midi. « Si les résultats prennent encore du retard, plus personne ne va les croire », s’agaçait Bernard, un chauffeur de taxi de Nairobi.

Soucieuse d’éviter le scénario de 2007, où la lenteur et le manque de transparence dans l’annonce des résultats avaient exaspéré les électeurs et alimenté les accusations de fraudes et les violences, la nouvelle commission électorale (IEBC) avait pourtant tout prévu. Dès le dépouillement achevé dans les bureaux de vote, chacune des circonscriptions devait compiler en priorité les résultats de la présidentielle et les envoyer au centre électoral de Nairobi via des téléphones portables sécurisés. Mais le système de transmission, débordé par l’afflux, s’est révélé extrêmement lent et le serveur central, vite saturé, a dû être renforcé.

Dès lundi soir, dans un exercice inédit de transparence, la commission a tout de même publié les quelques résultats partiels et provisoires qui lui parvenaient. Irrégulièrement actualisés, ces derniers s’affichaient en permanence sur toutes les chaînes de télévision, mobilisées vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Bloqués depuis la matinée sur environ 44 % des bureaux de vote, ils donnaient toujours, hier soir, une nette avance au vice-premier ministre, Uhuru Kenyatta, avec 53 % des voix contre 42 % au premier ministre, Raila Odinga. Les six autres candidats, très loin derrière, se partageant les 5 % restants.

« Personne ne doit crier victoire ni commencer à protester, ces résultats sont provisoires », a toutefois rappelé le président de la commission électorale, Ahmed Issack Hassan.  Le camp de Raila Odinga a fait valoir que ses places fortes électorales, notamment dans l’Ouest et sur la côte, n’avaient été que t rè s f a i b l e m e n t comptabilisées.

« Nous appelons les candidats, les partis politiques et le public à la patience. La loi nous donne sept jours pour déclarer les résultats officiels », a insisté Ahmed Issack Hassan, tout en espérant être en mesure de les annoncer d’ici à demain. Pour accélérer le processus, la commission a décidé de faire venir en personne, hier, à Nairobi, les responsables des 290 circonscriptions avec leurs procès-verbaux. Mais en début de soirée, ils n’étaient toujours pas tous arrivés.

Les résultats des autres élections, législatives, sénatoriales, locales, étaient quant à eux publiés progressivement au niveau local, sans trop d’anicroches.

Devant la tension croissante, les deux coalitions en tête du scrutin ont appelé leurs partisans au calme, en laissant toutefois poindre leur agacement devant la lenteur du processus. Un facteur technique est venu encore compliquer la situation. En raison de la complexité du scrutin (six bulletins à glisser dans six urnes séparées), le nombre de votes nuls s’avère particulièrement élevé et pourrait approcher le demi-million.

Après les avoir écartés dans un premier temps, la commission électorale a décidé de réintégrer ces votes nuls dans le calcul des pourcentages, conformément à la Constitution, rendant mécaniquement plus difficile une victoire dès le premier tour. Un deuxième tour pourrait, si nécessaire, être organisé en avril.

L’entourage du candidat arrivé en tête dans les premières estimations, Uhuru Kenyatta, a immédiatement crié au scandale. « La Coalition Jubilee est scandalisée que des Kényans sensés puissent aller jusqu’à penser à inclure des bulletins déclarés nuls, a protesté, devant la presse, Charity Ngilu, haut responsable de cette coalition. La logique derrière cela est sinistre et suspecte. » Il pourrait y avoir des recours en justice pour trancher la querelle.

Reste à savoir si le processus électoral peut rester crédible aux yeux des Kényans, alors que certains commencent à remettre en question la compétence de la commission électorale, notamment sur les réseaux sociaux.

Interrogée par la chaîne Citizen, Florence Jaoko, avocate et militante des droits de l’homme, se voulait rassurante hier soir. « Jusqu’à présent, je continue à penser que le processus électoral reste crédible. Les bulletins ont été comptabilisés dans les bureaux de vote et les procès-verbaux ont été signés par les agents électoraux », a-t-elle souligné. « Mais la commission électorale aurait dû nous préparer à de possibles retards, pour que nous soyons moins inquiets », ajoutait-elle.

Marie Wolfrom

Le vote

5 mars 2013

Vote à Nairobi 038

Le jour du vote, lundi, j’ai visité deux bureaux de vote. L’un dans mon quartier, aisé, de Kileleshwa, l’autre dans le bidonville de Kawangware. La détermination des Kényans, qui ont attendu calmement pendant des heures en plein soleil, était impressionnante.

Mais l’organisation du scrutin par la commission électorale était nettement moins convaincante. Selon les bureaux de vote, les gens devaient faire la queue à différents endroits en fonction de la première lettre de leur prénom ou de leur nom de famille (ce qui était plus discutable car le nom de famille est un marqueur ethnique dans ce pays…). En ce qui concerne Kileleshwa, tout cela était mal indiqué, mal expliqué et beaucoup de gens ont patienté des heures avant de se rendre compte qu’ils n’étaient pas dans la bonne file. A Kawangware, où il n’y avait que deux queues, l’organisation était plus simple.

Autre problème, les kits d’identification biométriques (ces machines de reconnaissance des empreintes digitales qu’on voit dans les aéroport) censés limiter les risques de fraudes n’ont pas été livrés ou ne fonctionnaient pas dans la majorité des bureaux de vote. A Kileleshwa, ils ont été livrés en retard et les agents ne connaissaient pas le mot de passe pour les faire fonctionner. Ils ne disposaient pas par ailleurs de l’ordinateur portable indispensable pour vérifier si les gens étaient bien enregistrés. Tout s’est donc fait à partir du registre manuel. A Kawangware, situation inverse. Les agents avaient l’ordinateur mais pas le kit d’identification. Ils ont donc du, là aussi, enregistrer manuellement les électeurs.

J’ai particulièrement admiré le travail de la présidente de ce bureau de vote, Fanice Irusa, attentive à tout, et de son « clerc numéro 6 », Peres Vadanga, qui aidait les gens un peu perdus à ne pas se tromper en plaçant leurs six bulletins dans les six urnes correspondantes.

Voilà l’article publié mardi dans La Croix:

Malgré les risques de violences, les Kényans votent en masse

NAIROBI (Kenya) De notre correspondante

Les Kényans sont allés voter nombreux hier, patientant de longues heures, pour élire leur président et leurs représentants locaux et nationaux.Malgré plusieurs incidents, ils gardent l’espoir de tourner la page des graves violences qui avaient marqué les élections de décembre 2007.

 

Sous le soleil brûlant de la mi-journée, une longue file d’électeurs serpente dans la poussière d’un chemin de terre de Kawangware, l’un des bidonvilles de Nairobi. « J’attends depuis 5 heures du matin, je n’ai même pas pris de petit déjeuner, explique Mitei, caissière dans un grand hôtel de la capitale kényane. La dernière fois, il y a cinq ans, je n’ai pas voté. Mais après ce qui s’est passé, toutes ces violences, je voulais vraiment participer aux élections cette année. »

Juste derrière elle, Sarah, garde de sécurité de 23 ans, déjà mère de famille, opine : « Notre vote est important. » Le petit bureau de vote de l’église de La Délivrance a ouvert ses portes à 6 h 10 du matin, juste après l’heure prévue, mais la foule est nombreuse et le processus plus long que d’habitude. Ce lundi, les 14,3 millions d’électeurs n’élisent pas seulement leur président mais aussi leurs députés, sénateurs, gouverneurs, conseillers locaux et représentantes des femmes au Parlement. Pour faciliter le vote, chaque bulletin est d’une couleur différente et doit être glissé dans l’urne correspondante, au couvercle beige, blanc, rose, jaune, bleu ou vert.

Le bébé d’une électrice dans les bras, Fanice Irusa, présidente du bureau de vote, se félicite de la forte mobilisation, mais reconnaît quelques incidents de parcours, sous l’œil d’observateurs locaux. Comme dans plusieurs autres centres, les kits biométriques, permettant de vérifier l’identité des électeurs et censés empêcher toute fraude, n’ont toujours pas été livrés. Le vote se fait donc à partir des cartes d’identité et des registres électoraux papier.

Vers 13 heures, 228 électeurs sur 766 enregistrés avaient pu déposer leurs bulletins. À ce rythme, « nous ne finirons pas à 17 heures », reconnaît Fanice Irusa. La commission électorale (IEBC) a d’ailleurs donné des consignes : tous les électeurs présents dans la queue à 17 heures pourront voter, même si cela doit prendre quelques heures de plus. En huit heures de queue, Mitei et Sarah ont eu le temps de sympathiser. L’une vit dans ce quartier pauvre de Nairobi et l’autre y travaille. Plusieurs tribus y cohabitent, dont celles des deux favoris à la présidentielle: le premier ministre Raila Odinga, un Luo, et le vice-premier ministre Uhuru Kenyatta, un Kikuyu.

Les sondages les prédisent au coudeà-coude, avec environ 45 % des intentions de vote, loin devant les six autres candidats, appelés au mieux au rôle de faiseur de roi lors d’un possible second tour en avril. « Le résultat est imprévisible, c’est ce qui m’inquiète, explique Constansia MummaMartinon, professeur de sciences politiques à l’université de Nairobi.

Personne n’est prêt à accepter la défaite. » « Si je perds, ce sera en raison de chantages et d’intimidations. Je sais que mes rivaux essaient de fausser cette élection », a déclaré samedi Raila Odinga au Financial Times, avant de retirer certains de ses propos. Un scénario qui rappelle le désastre de décembre 2007. À la suite de la réélection entachée de fraudes du président sortant, Mwai Kibaki, face à Raila Odinga, des affrontements entre leurs partisans issus de deux tribus rivales, Kikuyus et Luos, avaient dégénéré. Plus de 1 300 personnes avaient été tuées et 600 000 déplacées en deux mois, traumatisant le pays et donnant un coup d’arrêt à son économie.

Cinq ans après, « les Kényans ont retenu la leçon. Plus personne ne parle politique et il n’y a pas de signes de violences dans nos quartiers », assure Sarah. Dans la cour, une dizaine de policiers surveillent tout de même le déroulement du scrutin. « Plus que prévu », car Kawangware, théâtre d’affrontements début 2008, représente un quartier « à risque », explique la présidente du bureau.

Quelque 23 000 observateurs électoraux et 99 000 policiers ont été mobilisés dans tout le pays. Des incidents se sont produits dans trois régions, et six policiers ont été tués lors d’une attaque non revendiquée à Mombasa, le grand port de l’océan Indien. Ces dernières années, le Kenya s’est doté d’une nouvelle Constitution qui renforce ses institutions, notamment une justice à l’indépendance désormais reconnue. Mais les rivalités tribales demeurent une réalité et continuent à influencer les votes, en dépit des efforts d’apaisement.

Cette élection est aussi compliquée par une procédure judiciaire qui aiguise les tensions. Accusé d’avoir fomenté les violences post-électorales côté kikuyu, l’un des deux favoris, Uhuru Kenyatta, a été inculpé de « crimes contre l’humanité » par la Cour pénale internationale (CPI), qui doit encore le juger. S’il devait être élu et refusait de coopérer avec la CPI, le Kenya doit s’attendre à des « conséquences », c’est-à-dire de possibles sanctions, a prévenu la communauté internationale.

« Le monde nous regarde », titrait ce week-end l’hebdomadaire The East African, enjoignant aux Kényans de faire preuve de civisme pour tourner la page des violences.

Marie Wolfrom

Elections

3 mars 2013

Elections mars 2013 021

Depuis un mois, on ne parle que ça, dans les journaux, à la télé, dans les dîners, et même à l’école… Ca, ce sont les élections présidentielle, législatives et locales du 4 mars. Je n’ai pas échappé à cette obsession nationale, épluchant trois quotidiens par jour, rencontrant des experts et assistant à un nombre non négligeable de conférences de presse. J’étais tellement consciente de ma névrose électorale que j’avais décidé de vous l’épargner, et de fait n’ai rien écrit depuis un mois sur le blog.

Mais là, je craque. Les élections sont demain et je ne peux plus résister. Aux allergiques à la politique, je ne vous en voudrai pas si vous arrêtez net votre lecture, aux autres, vous voilà prévenus. Cette élection dont tout le monde se fiche en France (à en croire l’intérêt très relatif de mes rédactions) est pourtant cruciale et passionnante.

Cruciale parce que le Kenya, bien qu’on semble l’oublier chez nous, est un pays stratégique. Avec le port de Mombasa et son aéroport qui dessert toute l’Afrique, son secteur des services en plein essor, c’est le « hub » économique de l’Afrique de l’est. C’est aussi un rempart contre le terrorisme islamique, qui a prospéré en Somalie avant de connaître quelques retours de fortune ces derniers mois.

Passionnante parce que les enjeux de ce scrutin sont très importants. Il y a cinq ans, les violences post-électorales avaient fait plus de 1.300 morts, 600.000 déplacés et porté un coup rude à la croissance économique du Kenya et de la région. LA question que tout le monde se pose est donc: comment va se passer le prochain scrutin ?

Chacun des deux principaux candidats doit (de son point de vue) absolument l’emporter. Pour Raila Odinga, le Premier ministre âgé de 68 ans, c’est un peu l’élection de la dernière chance, après deux candidatures malheureuses en 1997 et 2007. Il estime (sans doute à raison) s’être fait voler la victoire lors de la dernière élection, officiellement remportée par le président Mwai Kibaki.

L’autre favori, Uhuru Kenyatta, fils du premier président du Kenya, a été inculpé de crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale pour son rôle supposé dans l’organisation des violences début 2008. Il a donc fort habilement transformé la campagne en référendum, pour ou contre la CPI. Avec un leitmotiv: « aux Kényans de décider s’ils me font confiance ». Il a promis de continuer à coopérer avec la justice internationale s’il est élu mais s’il s’y refusait, le Kenya risque d’être frappé de sanctions ont averti des diplomates étrangers.

Les deux sont au coude à coude dans les sondages qui leur donnent environ 45% des intentions de vote chacun, loin devant les six autres candidats qui peuvent, au mieux, espérer jouer les faiseurs de roi lors d’un possible second tour en avril. Si les sondeurs ne croient pas une victoire possible dès le premier tour, les candidats s’y emploient pourtant, par tous les moyens. Il est évidemment impossible de prouver d’où ça vient mais les manoeuvres d’intimidation, les achats de vote ou de carte d’identité (pour empêcher un électeur soutenant le camp opposé de voter) se sont multipliés à l’approche des élections, selon la Commission kényane des droits de l’Homme.

Mardi, je suis allée en reportage à Kibera, le bidonville de Nairobi le plus touché par les violences il y a 5 ans. Beaucoup d’habitants sont déjà partis par précaution dans leur village d’origine, et d’autres prévoyaient de suivre dans les prochains jours. Au cas où.

Les Kényans se sont mobilisés pour la paix. Marches, concerts, peintures murales, spots télévisés ont plaidé sans relâche pour une élection pacifique, les candidats aussi. Deux débats télévisés, retransmis simultanément sur toutes les chaînes de télévisions et les radios (une première !), ont permis d’aborder des sujets jusqu’ici tabous: le tribalisme attisé à outrance par les politiques, l’injuste répartition des terres et des ressources…

Alors ici on croise les doigts pour que tout se passe bien demain et les jours qui suivent, sans arriver à y croire tout à fait…

Le porte-parole du gouvernement kényan menace la presse…

30 janvier 2013

Surprenant point presse du porte-parole du gouvernement kényan ce matin. Cela a pourtant commencé fort civilement par une invitation à un petit déjeuner de presse dans un hôtel du centre-ville de Nairobi, pour « discuter des prochaines élections ». Arrivé en retard (ça c’est normal), cet ancien journaliste reconverti dans la communication politique depuis plusieurs années, s’est lancé dans une mise en garde de moins en moins voilée contre les journalistes étrangers qui, je cite, « pousseraient le pays dans l’abîme ».

Reprenant un thème apparu récemment chez certains hommes politiques kényans, il a commencé par accuser la presse internationale d’être en bonne partie responsable des violences post-électorales de 2007-08 (1.300 morts, 600.000 déplacés faut-il le rappeler). Cela nous a déjà un peu interloqués mais le meilleur restait à venir.

« Le gouvernement n’a pas l’intention d’interférer, nous n’essayons pas de vous guider », a-t-il commencé, en se voulant sans doute rassurant. « Mais je vous demande de ne pas créer de troubles ». Puis il a continué en lançant « un petit avertissement », qui a-t-il assuré n’est « pas une menace ». Je vous l’écris en anglais car c’est difficile à traduire littéralement: « We will set you on fire before you set us on fire ».

Bon, si cela n’est pas une menace, je me demande bien ce que c’est. En tous cas, les journalistes présents l’ont bien ressentie comme telle. En y réfléchissant un peu plus longuement, il me semble que ce dérapage traduit une vraie inquiétude du gouvernement sur la manière dont vont se dérouler ces élections et sa volonté de se dédouaner par avance. On peut presque le comprendre par « si cela se passe mal, ce sera de votre faute ».

Pas la faute du tribalisme nourri depuis des décennies par les divers responsables politiques kényans, pas la faute de ceux qui ont creusé toujours plus le fossé entre privilégiés et laissés pour compte, non, la faute des média internationaux qui ont le mauvais goût de décrire la réalité kényane telle qu’elle est. Voilà qui n’est pas de très bon augure, à un peu plus d’un mois des élections…

Les Kényans enterrent leurs députés insatiables

17 janvier 2013

Kenyan MP state funerals 16-01-2013

Des militants de la société civile kényane ont organisé mercredi un simulacre de « funérailles nationales » pour leurs députés, qui viennent d’achever leur mandat sur un nouveau scandale. Juste avant l’expiration de leur mandat, ces derniers se sont à nouveau voté un confortable « parachute doré » de 80.000 euros chacun. Au passage, ils se sont octroyés un passeport diplomatique à vie, l’accès aux salons VIP des aéroports, et… des funérailles nationales !

Les députés kényans, qui sont parmi les mieux payés au monde (avec 9.900 euros de salaire mensuel non imposable), avaient déjà tenté de faire passer la mesure en octobre dernier mais elle avait alors été retoquée par le président Mwai Kibaki, en raison de sa non conformité constitutionnelle. Selon la nouvelle Constitution c’est à une commission indépendante qu’il revient de décider des salaires dans la fonction publique

Ils sont donc revenus à la charge, après avoir cette fois pris le soin de voter également une retraite très confortable pour le président sortant. Manoeuvre grossière mais qui pourrait néanmoins se révéler efficace. Après avoir signé sans état d’âme la loi le concernant, le président Kibaki a refusé de parapher celle concernant les députés, mais a laissé la porte ouverte à son adoption future, selon les media kényans.

Furieux, quelques centaines de Kényans ont donc pris leurs députés au mot, organisant sur le champ les funérailles nationales auquelles ils aspirent. Portant sur leurs épaules 221 cercueils noirs (un par député), ils ont traversé le centre ville en chantant de pseudo hymnes funèbres, avant de finir par mettre le feu aux cercueils empilés devant le Parlement.

A l’heure du bilan, on peut reconnaître à ce Parlement quelques vertus, notamment celle d’avoir voté l’essentiel des lois d’application de la Constitution. Mais la plupart des Kényans retiendront surtout l’invraisemblable avidité de ces députés et la corruption de nombre d’entre eux. Il sera intéressant de voir si certains seront réélus le 4 mars prochain….

PS: 80.000 euros, cela équivaut à 61 ans de salaire pour un Kényan moyen…

Parachute doré pour les députés kényans

6 octobre 2012

Dans la série des nouvelles qui n’en sont plus tant elles se répètent, c’est confirmé les députés kényans sont les plus gonflés au monde. Ils viennent de se voter un coquet parachute doré de 84.000 euros chacun qu’ils empocheront au cas où ils perdraient les élections.

Incroyable de voir à quel point ils n’ont pas le moindre état d’âme. Ils sont déjà les députés les mieux payés au monde, ont régulièrement augmenté leur salaire, ont longtemps refusé de payer des impôts (pas très sûr qu’ils s’y soient enfin mis d’ailleurs…) et maintenant ça !

Peu leur importe que cette décision soit totalement indécente dans un pays où la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté et, accessoirement, contraire à la nouvelle Constitution. Il revient maintenant au président Kibaki, sollicité par de nombreuses organisations de la société civile scandalisées, de refuser de signer le texte. Pour l’instant il n’a RIEN dit, pas un mot.

Ce vote des députés intervient qui plus est quelques semaines après une très longue grève des enseignants, qui ont finalement arraché de haute lutte une petite augmentation de salaire bien inférieure à ce qu’ils exigeaient. Les caisses sont vides leur avait alors dit le ministre des Finances, qui curieusement, n’a pas fait la même remarque à ses amis députés…

Justice internationale

24 janvier 2012

Lundi était un jour crucial pour le Kenya. La Cour pénale internationale devait en effet confirmer ou non les charges contre six hautes personnalités kényanes, accusées d’avoir orchestré les violences post électorales de 2007/2008. Je vous en ai déjà souvent parlé ici et je ne vous rappelle donc pas tous les détails de ces affrontements politiques, puis inter-ethniques, qui se sont soldés par environ 1.200 morts et 600.000 déplacés sans compter les blessés et les victimes de violences sexuelles.

Parmi les accusés figurent deux candidats à la présidentielle et la décision de la CPI était donc potentiellement très importante pour la suite de la campagne. On craignait aussi que d’éventuelles tensions ne dégénèrent en affrontements.

Mais au final, la décision de la CPI a été accueillie dans le calme. Je suis allée regarder l’annonce, retransmise en direct à la télévision depuis La Haye, dans un restaurant du centre ville. Les visages étaient tendus mais résignés ou satisfaits, selon les cas. Les charges ont été confirmées pour quatre des six personnes mises en cause, au premier chef  les deux candidats à la présidentielles évoqués plus haut: le vice-Premier ministre et ministre des Finances Uhuru Kenyatta, fils du père de l’indépendance, et William Ruto, un ex-ministre.

William Ruto et Uhuru Kenyatta

Cela a à la fois tout changé et rien changé. Pour la première fois dans l’histoire du Kenya, des responsables politiques de très haut rang vont devoir répondre de leurs actes devant un tribunal et ça c’est un coup porté à la totale immunité dont ils ont joui si longtemps. Cela devrait aussi calmer leurs velléités guerrières. Mais, parallèlement, pas un n’a démissionné de ses fonctions, tous vont faire appel et les deux candidats ont affirmé qu’ils continueraient leur campagne comme si de rien n’était.

Il faudra donc attendre la suite, pour savoir si la décision de la CPI représentera un tournant dans l’histoire du Kenya. Si elle changera véritablement le cours des choses ou ne sera qu’un dos d’âne facilement surmonté.

PS ajouté le 26 janvier: je me dois d’actualiser ce post puisque, devant la pression, les deux responsables occupant  encore des fonctions publiques, messieurs Kenyatta (ministre des Finances) et Muthaura (chef de l’administration) ont finalement présenté leur démission aujourd’hui. Le président Kibaki les a acceptés. C’est une victoire pour la société civile kényane qui a milité avec énergie pour leur mise à l’écart, même si, pour une mystérieuse raison, M. Kenyatta reste vice-Premier ministre. J’ai appris la nouvelle par twitter et l’ai immédiatement fait partager aux gens autour de moi, des Kényanes, qui n’ont pas caché leur satisfaction !

L’émissaire

8 juin 2010

L’info du jour, c’est la visite du vice-président américain Joe Biden. Il est arrivé hier soir à Nairobi, à bord de son Boing 757 Air Force two (Air Force one est réservé au président himself). Curieusement, la presse kényane regorge de détails en tous genres sur l’avion de Biden, les voitures qui vont le transporter, les mesures de sécurité draconiennes, les embouteillages prévisibles ou le coût de cette visite pour le contribuable américain (chiffré à 1,6 million d’euros environ). Peu de choses en revanche sur le fond.

Il faut dire que celui que les Kényans attendent, depuis plus d’un an, c’est Barack Obama, l’enfant du pays. La visite de son émissaire, si éminent soit-il, ne provoque guère d’enthousiasme. Joe Biden est venu transmettre aux Kényans un message d’Obama qui veut les encourager à réformer leur Constitution. Il doit également discuter avec les autorités kényanes de la situation en Somalie et au Soudan.

Le référendum sur le nouveau projet de Constitution doit se tenir le 4 août prochain mais rien n’assure que ce dernier sera adopté. Il se heurte en effet à l’animosité des Eglises, très influentes au Kenya, opposées à un article qui autorise l’avortement quand la vie de la mère est en danger. Leur campagne pour le « Non » est notamment financée par des mouvements religieux… américains, a révélé récemment la presse kényane.

Outre les Eglises, le projet de Constitution compte de farouches opposants au sein de la classe politique. La figure la plus éminente du camp du « Non » est Daniel arap Moi, ancien président – très autoritaire – du Kenya (de 1978 à 2002 !). Lui et ses partisans sont fortement soupçonnés de défendre leurs intérêts fonciers dans cette bataille. La nouvelle Constitution devrait en effet permettre de revenir sur les appropriations illégales de terres, pratiquées à une large échelle ces dernières décennies. Le texte se veut aussi un meilleur outil de lutte contre la corruption et de protection contre les abus de pouvoir, toutes choses qui ne font pas l’affaire de certains politiques.

Il y a donc un certain suspense autour du sort de ce texte, ouvertement soutenu par le président Kibaki et son Premier ministre Odinga (pourtant adversaires en politique) qui font campagne pour le « Oui » depuis des semaines, mais mollement défendu par certains ministres quand ils ne s’y opposent pas ouvertement.

Lors d’une conférence de presse mardi aux côtés du président Kibaki, Joe Biden a promis une aide accrue des investisseurs américains si les réformes avançaient et si le climat des affaires s’améliorait au Kenya. Sous-entendu, si le projet de Constitution était adopté. L’adoption du texte pourrait aussi donner le feu vert à la visite tant attendue de Barack Obama, qui a promis récemment de venir au Kenya avant la fin de son mandat mais qui a toujours conditionné son voyage à l’avancée des réformes.

Bal des hypocrites

2 mars 2010

L'accord de 2008, vu par le dessinateur Gado, déjà sceptique...

Le 28 février, les Kényans ont célébré le deuxième anniversaire de leur gouvernement de coalition. Sortie de crise négociée sous l’égide de Kofi Annan, ce gouvernement devait sceller la réconciliation entre le Président Mwai Kibaki, dont la réélection contestée s’est soldée par de sanglantes violences, et son opposant Raila Odinga, devenu Premier ministre. L’accord  a permis de mettre fin à des affrontements interethniques qui ont fait 1.500 morts et des centaines de milliers de déplacés. Deux ans après, il a été dûment célébré par les principaux intéressés, qui se sont autocongratulés de manière un peu surprenante sur leur sage décision de l’époque.

Mais que d’hypocrisie dans cette cérémonie, se révoltait ce matin l’éditorialiste du Nation ! Il y a une semaine à peine, le Président et son Premier ministre étaient à couteaux tirés autour du sort de deux ministres soupçonnés de corruption. Suspendus par Odinga, ils ont été immédiatement rétablis dans leurs fonctions par le Président Kibaki, ce qui a entraîné une crise gouvernementale. Les deux hommes ne manquent pas une occasion de se tirer dans les pattes et n’ont qu’une obsession: les prochaines élections de 2012, déplorait à juste titre l’éditorialiste. La coalition était censée résoudre les graves difficultés du pays mais les réformes nécessaires sont loin d’être engagées.

Deux ans après les émeutes, les déplacés n’ont toujours pas été relogés, la question de la redistribution des terres n’a pas été abordée, les tribus sont plus divisées que jamais et la corruption reste un mal endémique.

Conclusion: Les Kényans n’ont pas les hommes (ou femmes) politiques qu’ils méritent, regrettait récemment un diplomate européen.