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La Grande-Bretagne rattrapée par son passé colonial

8 octobre 2012

Grand jour vendredi pour trois vétérans kényans de la rebellion Mau Mau. La Haute Cour de Londres a reconnu qu’ils avaient bien le droit de poursuivre la Grande-Bretagne pour des crimes commis il y a plus de 50 ans. Le Foreign Office plaidait la prescription des faits, il a perdu et décidé de faire appel.

Peu connue en France, la révolte Mau Mau a laissé un souvenir horrifié en Grande-Bretagne et souvent amer au Kenya. Petit rappel historique pour ceux qui n’auraient pas le temps de se plonger dans l’article passionnant qui lui est consacré par Wikipedia. En 1952, un groupe de jeunes Kikuyu (la première ethnie du pays) décide d’attaquer les colons pour leur reprendre les terres dont ils ont été dépossédés. Ils sont extrêmement violents, et s’en prennent aussi aux membres de leur ethnie qui collaborent avec l’administration coloniale.

Après les avoir traités par le mépris dans un premier temps, les autorités décident de répliquer avec la même brutalité. Le 20 octobre 1952, elles décrètent l’Etat d’urgence. Dans les mois et les années qui suivent, la répression se fait de plus en plus féroce. Bombardement aériens des forêts où se cachent les insurgés. Rafles indiscriminées de Kikuyus, femmes et enfants compris. Déplacements forcés de populations qui se retrouvent parquées dans des villages ou des camps cernés de barbelés. Viols, castrations, tortures sont communs.

La violence y est telle que certains historiens ont qualifié ces camps de « Goulag britannique ». Personne ne sait précisément le nombre de victimes, au moins 10.000 mais peut-être beaucoup plus, sauf pour les colons Blancs: 32 ont été tués. En 1956, le leader de la rebellion, Dedan Kimathi, est arrêté et pendu l’année suivante.

En 1963, à l’indépendance, c’est un Kikuyu modéré, Jomo Kenyatta, qui prendra les rênes du pays. Entouré par de très nombreux anciens collaborateurs de l’administration coloniale, il se gardera bien d’évoquer le mouvement de rebellion qui a tant divisé la population. Le mouvement Mau Mau, toujours officiellement proscrit, restera dans l’ombre jusqu’en 2003, date à laquelle il est réhabilité par le nouveau président, Mwai Kibaki.

Aujourd’hui, une statue de Kimathi trône à un carrefour du centre de Nairobi et les combattants Mau Mau sont fêtés le 20 octobre, rebaptisé en 2010 « Jour des héros », mais la controverse perdure parmi les historiens. S’agissait-il d’un véritable mouvement de libération qui a contribué à l’indépendance du pays ou d’une guerre civile entre Kikuyu ?

En revanche, tous reconnaissent l’incroyable brutalité de l’administration coloniale et de ses supplétifs africains. Des archives récemment dévoilées à Londres et pourtant partiellement « épurées » ont révélé le système de torture systématique mis en place pour casser les insurgés.

Qu’il ait procès ou réglement à l’amiable, l’enjeu est énorme pour Londres car d’autres ex-colonies pourraient suivre le mouvement, notamment la Malaisie.

Il était une fois Mogadiscio…

28 novembre 2011

Cette photo est tirée d’une incroyable série d’archives sur la capitale somalienne. Dix-sept clichés de la période coloniale et un dernier des années 60, qui décrit le pays nouvellement indépendant comme « le plus démocratique d’Afrique ». Cinquante ans après, c’est un « failed state », un pays à la dérive à la capitale en lambeaux. De l’architecture italienne qui faisait sa renommée, ne restent que des murs soufflés par les attentats suicide ou criblés de balles. Et la cathédrale catholique, en ruine elle aussi, abrite désormais les personnes déplacées par la famine.

Lunatic Express (1)

17 avril 2010

Il y a quelques jours, j’ai visité le Railway museum de Nairobi. Situé tout près de la gare centrale, il vaut vraiment le déplacement, pour ses vieilles locomotives d’abord,  mais aussi et surtout parce qu’il témoigne de l’incroyable épopée que fut la construction de la ligne Mombasa-Ouganda.

 

 

La construction débute à la toute fin du 19e, en 1896. Pour la Grande-Bretagne, puissance coloniale, il s’agit avant tout de désenclaver l’Ouganda pour pouvoir exploiter ses richesses, minières notamment. Une voie ferrée vers le port de Mombasa apparaît comme la solution idéale. Mais le tracé est long, semé d’obstacles, l’investissement pharonique: le projet se heurte donc à l’hostilité de plusieurs députés britanniques. L’un d’eux le qualifiera de « Lunatic line » (ligne insensée), dans un poème satirique:

« What is the use of it, none can conjecture,

What it will carry, there’s none can define,

And in spite of George Curzon’s* superior lecture,

It is clearly naught but a lunatic line. »

* le ministre des Affaires étrangères de l’époque

Bien trouvée, l’expression fait flores, le train sera dès lors surnommé le « Lunatic Express ».

Qu’importe les critiques, le gouvernement passe outre. Pour construire la voie ferrée, il fait venir des travailleurs indiens, Sikhs pour la plupart, et adopte le standard déjà expérimenté en Inde, la voie d’un mètre de large. Aucune machine, tous les rails sont posés à la main.

Le coup d’envoi du chantier est donné à Mombasa fin mai. Et très vite un premier obstacle: il faut franchir le bras de mer qui sépare l’île de Mombasa de la terre ferme. Faute de matériaux adéquats,  huit mois seront nécessaires pour construire un pont temporaire. Un an après la pose du premier rail, seuls 36 kilomètres de voie ont été construits. Le chantier a pris un très gros retard.

Prochain épisode: les lions mangeurs-d’homme de Tsavo

Kenyatta

20 octobre 2009

Photo KenyattaAujourd’hui, c’est le « Kenyatta day », jour férié au Kenya. Premier président du pays après son indépendance, en 1963, Jomo Kenyatta reste une figure clé de l’histoire du pays. Sa photo est partout, aux côtés de ses deux successeurs: Daniel Arap Moï et Mwaï Kibabi (toujours en exercice). Trois présidents seulement en 45 ans, vous imaginez la durée des mandats ! Elu en décembre 1964, à plus de 70 ans, Kenyatta est demeuré président jusqu’à sa mort, en 1978. Difficile de vous raconter sa vie, pour moi qui ne suis ni historienne ni spécialiste de l’Afrique. Je me bornerai donc à vous résumer ce que j’ai pu glâner ici où là.

Né dans une famille kikuyu, il est élevé par des missionnaires qui le baptisent John Peter Kamau, nom qu’il modifiera plus tard en Johnstone Kamau, puis Jomo Kenyatta. Il débute sa carrière politique en 1924, en rejoignant l’association centrale des Kikuyu (KCA). Envoyé à Londres en 1929 pour défendre les intérêts fonciers des Kikuyus, il y passera plus de 15 ans (avec un bref intermède à Moscou). En 1946, il revient au Kenya où il devient le secrétaire général de la Kenya African National Union qui milite pour l’indépendance du Kenya. Soupçonné de soutenir la révolte des Mau Mau, il est emprisonné pendant sept ans par les britanniques, puis libéré en 1961.

Surnommé respectueusement le Mzee (le « Vieux »), Kenyatta entame sa présidence par des réformes bienvenues (constructions d’écoles, de routes, de dispensaires). Mais son régime ne tolère guère l’émergence de voix dissonnantes. Plusieurs hommes politiques sont assassinés. Et les Kikuyus se voient largement favorisés, nourrissant le ressentiment des autres ethnies. Une hostilité jamais éteinte, qui a encore ressurgi lors des violences qui ont suivi la réélection de Kibaki, en décembre 2007.  

Selon Wikipédia, il est l’auteur de cette citation sur l’empire colonial Britannique : « Lorsque les missionnaires sont venus, nous possédions la terre et eux possédaient la bible. Ils nous ont appris à prier les yeux fermés. Lorsque nous les avons rouverts, nous possédions la bible et eux possédaient la terre. »

Karen

6 octobre 2009

Karen BlixenJoli voyage dans le temps aujourd’hui, avec la visite de la maison musée de Karen Blixen. Après avoir travaillé le week-end dernier, Boris avait pris sa journée et nous en avons profité pour faire une petite escapade, loin des cartons à vider. La maison se situe à une bonne demi-heure du centre-ville, dans le quartier de Karen, ainsi nommé en l’honneur du célèbre écrivain danois qui y vécut de 1914 à 1931. Elle a été offerte par le Danemark au gouvernement Kenyan en 1963 pour célébrer l’indépendance du pays. Mais le bâtiment n’a été transformé en musée qu’en 1985, dans la foulée de l’immense succès du film « Out of Africa », qui a fait connaître Karen Blixen au grand public. Nous étions donc parmi les touristes en shorts, puisque le musée fait désormais partie des « must see » d’un séjour à Nairobi. Mais cela n’altère qu’à peine le charme du lieu.  De taille modeste, la « ferme africaine » de la baronne Blixen se dressait sur une propriété de plusieurs dizaines d’hectares, où elle espérait faire pousser du café. Malgré un caractère visiblement trempé, elle n’y est pas parvenue, faute de conditions climatiques adaptées. Les pièces — un bureau-bibliothèque, une salle à manger, deux chambres, une salle de bain avec son tub, une cuisine — mêlent objets d’origine (sa malle en cuir Vuitton) et reconstitution (les bottes et la tenue de safari portés par Meryl Streep dans le film), mais gardent la trace de son esprit d’aventure. C’était une belle femme, amoureuse de la vie au grand air, peintre à ses heures, une grande chasseuse aussi, comme en témoignent les multiples photos de ses trophées (dont deux lions tués sur sa propriété où ils terrorisaient les employés). On la voit posant devant les dépouilles, avec son amant anglais Denys Finch Hatton, pâle copie toutefois de Robert Redford, qui l’interprétait à l’écran. C’est après la mort brutale de Finch Hatton, dans un accident d’avion, qu’elle est repartie pour le Danemark, abandonnant une Afrique qu’elle a profondément aimée. Et pour vous donner envie de la (re) lire, quelques extraits de la « Ferme africaine »:

« J’ai possédé une ferme en Afrique au pied du Ngong. La ligne de l’Equateur passait dans les montagnes à vingt-cinq milles au Nord ; mais nous étions à deux mille mètres d’altitude. Au milieu de la journée nous avions l’impression d’être tout près du soleil, alors que les après-midi et les soirées étaient frais et les nuits froides.
L’altitude combinée au climat équatorial composait un paysage sans pareil. Paysage dépouillé, aux lignes allongées et pures, l’exubérance de couleur et de végétation qui caractérise la plaine tropicale en étant absente : ce paysage avait la teinte sèche et brûlée de certaines poteries.

L’horizon que l’on découvre des collines du Ngong est incomparable : au sud des grandes plaines, puis les vastes terrains de chasse qui s’élèvent jusqu’au Kilimandjaro. Au nord-est il y a la réserve des Kikuyu qui s’étend sur près de 160 kilomètres jusqu’au mont Kenya, couronné de neige.

Nous cultivions surtout le café, mais ni l’altitude ni la région ne lui convenaient très bien ; et nous avions souvent du mal à joindre les deux bouts.
Nairobi, notre capitale, n’était qu’à une vingtaine de kilomètres de la ferme.