Le vote

Vote à Nairobi 038

Le jour du vote, lundi, j’ai visité deux bureaux de vote. L’un dans mon quartier, aisé, de Kileleshwa, l’autre dans le bidonville de Kawangware. La détermination des Kényans, qui ont attendu calmement pendant des heures en plein soleil, était impressionnante.

Mais l’organisation du scrutin par la commission électorale était nettement moins convaincante. Selon les bureaux de vote, les gens devaient faire la queue à différents endroits en fonction de la première lettre de leur prénom ou de leur nom de famille (ce qui était plus discutable car le nom de famille est un marqueur ethnique dans ce pays…). En ce qui concerne Kileleshwa, tout cela était mal indiqué, mal expliqué et beaucoup de gens ont patienté des heures avant de se rendre compte qu’ils n’étaient pas dans la bonne file. A Kawangware, où il n’y avait que deux queues, l’organisation était plus simple.

Autre problème, les kits d’identification biométriques (ces machines de reconnaissance des empreintes digitales qu’on voit dans les aéroport) censés limiter les risques de fraudes n’ont pas été livrés ou ne fonctionnaient pas dans la majorité des bureaux de vote. A Kileleshwa, ils ont été livrés en retard et les agents ne connaissaient pas le mot de passe pour les faire fonctionner. Ils ne disposaient pas par ailleurs de l’ordinateur portable indispensable pour vérifier si les gens étaient bien enregistrés. Tout s’est donc fait à partir du registre manuel. A Kawangware, situation inverse. Les agents avaient l’ordinateur mais pas le kit d’identification. Ils ont donc du, là aussi, enregistrer manuellement les électeurs.

J’ai particulièrement admiré le travail de la présidente de ce bureau de vote, Fanice Irusa, attentive à tout, et de son « clerc numéro 6 », Peres Vadanga, qui aidait les gens un peu perdus à ne pas se tromper en plaçant leurs six bulletins dans les six urnes correspondantes.

Voilà l’article publié mardi dans La Croix:

Malgré les risques de violences, les Kényans votent en masse

NAIROBI (Kenya) De notre correspondante

Les Kényans sont allés voter nombreux hier, patientant de longues heures, pour élire leur président et leurs représentants locaux et nationaux.Malgré plusieurs incidents, ils gardent l’espoir de tourner la page des graves violences qui avaient marqué les élections de décembre 2007.

 

Sous le soleil brûlant de la mi-journée, une longue file d’électeurs serpente dans la poussière d’un chemin de terre de Kawangware, l’un des bidonvilles de Nairobi. « J’attends depuis 5 heures du matin, je n’ai même pas pris de petit déjeuner, explique Mitei, caissière dans un grand hôtel de la capitale kényane. La dernière fois, il y a cinq ans, je n’ai pas voté. Mais après ce qui s’est passé, toutes ces violences, je voulais vraiment participer aux élections cette année. »

Juste derrière elle, Sarah, garde de sécurité de 23 ans, déjà mère de famille, opine : « Notre vote est important. » Le petit bureau de vote de l’église de La Délivrance a ouvert ses portes à 6 h 10 du matin, juste après l’heure prévue, mais la foule est nombreuse et le processus plus long que d’habitude. Ce lundi, les 14,3 millions d’électeurs n’élisent pas seulement leur président mais aussi leurs députés, sénateurs, gouverneurs, conseillers locaux et représentantes des femmes au Parlement. Pour faciliter le vote, chaque bulletin est d’une couleur différente et doit être glissé dans l’urne correspondante, au couvercle beige, blanc, rose, jaune, bleu ou vert.

Le bébé d’une électrice dans les bras, Fanice Irusa, présidente du bureau de vote, se félicite de la forte mobilisation, mais reconnaît quelques incidents de parcours, sous l’œil d’observateurs locaux. Comme dans plusieurs autres centres, les kits biométriques, permettant de vérifier l’identité des électeurs et censés empêcher toute fraude, n’ont toujours pas été livrés. Le vote se fait donc à partir des cartes d’identité et des registres électoraux papier.

Vers 13 heures, 228 électeurs sur 766 enregistrés avaient pu déposer leurs bulletins. À ce rythme, « nous ne finirons pas à 17 heures », reconnaît Fanice Irusa. La commission électorale (IEBC) a d’ailleurs donné des consignes : tous les électeurs présents dans la queue à 17 heures pourront voter, même si cela doit prendre quelques heures de plus. En huit heures de queue, Mitei et Sarah ont eu le temps de sympathiser. L’une vit dans ce quartier pauvre de Nairobi et l’autre y travaille. Plusieurs tribus y cohabitent, dont celles des deux favoris à la présidentielle: le premier ministre Raila Odinga, un Luo, et le vice-premier ministre Uhuru Kenyatta, un Kikuyu.

Les sondages les prédisent au coudeà-coude, avec environ 45 % des intentions de vote, loin devant les six autres candidats, appelés au mieux au rôle de faiseur de roi lors d’un possible second tour en avril. « Le résultat est imprévisible, c’est ce qui m’inquiète, explique Constansia MummaMartinon, professeur de sciences politiques à l’université de Nairobi.

Personne n’est prêt à accepter la défaite. » « Si je perds, ce sera en raison de chantages et d’intimidations. Je sais que mes rivaux essaient de fausser cette élection », a déclaré samedi Raila Odinga au Financial Times, avant de retirer certains de ses propos. Un scénario qui rappelle le désastre de décembre 2007. À la suite de la réélection entachée de fraudes du président sortant, Mwai Kibaki, face à Raila Odinga, des affrontements entre leurs partisans issus de deux tribus rivales, Kikuyus et Luos, avaient dégénéré. Plus de 1 300 personnes avaient été tuées et 600 000 déplacées en deux mois, traumatisant le pays et donnant un coup d’arrêt à son économie.

Cinq ans après, « les Kényans ont retenu la leçon. Plus personne ne parle politique et il n’y a pas de signes de violences dans nos quartiers », assure Sarah. Dans la cour, une dizaine de policiers surveillent tout de même le déroulement du scrutin. « Plus que prévu », car Kawangware, théâtre d’affrontements début 2008, représente un quartier « à risque », explique la présidente du bureau.

Quelque 23 000 observateurs électoraux et 99 000 policiers ont été mobilisés dans tout le pays. Des incidents se sont produits dans trois régions, et six policiers ont été tués lors d’une attaque non revendiquée à Mombasa, le grand port de l’océan Indien. Ces dernières années, le Kenya s’est doté d’une nouvelle Constitution qui renforce ses institutions, notamment une justice à l’indépendance désormais reconnue. Mais les rivalités tribales demeurent une réalité et continuent à influencer les votes, en dépit des efforts d’apaisement.

Cette élection est aussi compliquée par une procédure judiciaire qui aiguise les tensions. Accusé d’avoir fomenté les violences post-électorales côté kikuyu, l’un des deux favoris, Uhuru Kenyatta, a été inculpé de « crimes contre l’humanité » par la Cour pénale internationale (CPI), qui doit encore le juger. S’il devait être élu et refusait de coopérer avec la CPI, le Kenya doit s’attendre à des « conséquences », c’est-à-dire de possibles sanctions, a prévenu la communauté internationale.

« Le monde nous regarde », titrait ce week-end l’hebdomadaire The East African, enjoignant aux Kényans de faire preuve de civisme pour tourner la page des violences.

Marie Wolfrom

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