Archive for mai 2012

Turkana

24 mai 2012

Boris vient de rentrer d’une semaine au Turkana, cette immense région désertique du nord du Kenya qui entoure le lac éponyme. Une véritable expédition à bord d’une vieille Range Rover, bourrée de jerricans d’essence (pas de stations service là-bas), de bidons d’eau potable, de boîtes de conserve, d’une tente et de couvertures en cas de panne…. Voilà son récit:

Le Turkana fait beaucoup rêver parmi les expatriés ici: territoire aride du bout du monde, nomades à mille lieux de notre mode de vie, bref, la dernière frontière. (Pour les Kényans, c’est tout autre chose: un territoire sans foi ni loi, tout au nord, dont ils ont hérité à l’indépendance sans avoir jamais vraiment su depuis quoi en faire. Du moins avant la découverte de gisement de pétrole il y a deux mois, mais c est une autre histoire …)

Bref, ce lieu écrasé de chaleur où a été tourné la fin superbe et tragique du film « La constance du jardinier » était tout en haut de ma « to do list ». Avec de beaux reportages en perspective: le projet de plus grand parc éolien d’Afrique, et les menaces que fait peser sur le lac Turkana, classé au patrimoine de l’humanité par l’Unesco, le projet en Ethiopie voisine de construire en amont le plus haut barrage d’Afrique.

Deux jours et demi de route pour y aller, en grande partie de la piste impraticable en saison de pluies. Mais William, Carl, Lion notre guide local et moi avons eu la chance de passer entre les gouttes à bord de notre Range Rover Defender de location passablement fatiguée. Et sur place, les paysages grandioses espérés, les collines finement découpées à perte de vue, les déboulis de lave se jetant dans les eaux couleur de jade du Lac Turkana.

Et bien sur des rencontres, brèves mais riches. Avec Agnes Ngare, véhémente grand mère Turkana parée de bijoux, qui rêve d’avoir la télé quand le parc éolien lui fournira enfin de l’électricité. Avec Lparin Lokuk, jeune pêcheur El Molo qui m’a confié la nostalgie de sa génération de n’avoir jamais connu, contrairement à ses aînés, le plaisir de partir chasser en groupe le redoutable hippopotame, et ainsi de pouvoir “mieux connaître ses forces et ses faiblesses, afin de devenir de meilleurs hommes » (traditionnel rite de passage à l’âge adulte chez les El Molo, cette chasse est désormais interdite au Kenya au motif d’ailleurs justifié de la protection de l espèce).

Avec David Kariuki, un proviseur qui avale en cette saison ses 4.000 km annuels de pistes pour recruter les élèves de milieu particulièrement défavorisé de ces contrées reculées, et à qui il offrira une place dans son lycée financé par des donateurs et par l’église. Avec Joseph Lekuton, le députe local fort en gueule, adulé de ses administrés et incontestablement charismatique.

Le Turkana est de loin la région la plus pauvre du Kenya — 94% de la population vit sous le seuil de pauvreté, contre 22% à Nairobi –, infestée de bandits — une voiture s’est fait tirer dessus peu après notre passage –. Mais il y a aussi beaucoup à apprendre à fréquenter, même brièvement, cette population qui réussit depuis toujours l’exploit de survivre dans un environnement parmi les plus hostiles de la planète.

Confit au camembert …

8 mai 2012

Séquence nostalgie gastronomique ce soir. C’est Joseph qui a lancé le mouvement. « Quand est-ce qu’on ira à Argentat ? », m’a -t-il demandé dans la voiture en rentrant de l’école. Pour ceux qui auraient la malchance de l’ignorer, Argentat c’est en Corrèze, et c’est là qu’habite le papa de Boris. « Ton grand-père te manque ? », lui ai-je finement répondu. « Oui et aussi les bonnes choses qu’il nous prépare, l’escalope de veau pannée, le confit de canard… », a poursuivi mon Joseph.

Arrgh !! ne JAMAIS mentionner le confit de canard, quand on vit en Afrique, si loin du moindre petit magret ! Heureusement, en prévision de ces moments douloureux, nous avions ramené quelques réserves. Alors ce soir, j’ai sacrifié notre dernière boîte de confit de canard. Bravant une énième coupure de courant, j’ai fait – délicatement s’entend – rissoler les cuisses, et sauter les patates. Nous avons dégusté le tout presque religieusement, dans le noir. Proust avait sa madeleine, nous notre confit !

Noé, un peu regardant sur la nourriture, a avalé le tout sans coup férir, prouvant par là même qu’il faisait bien partie de la famille. Et, parce que la quantité de gras absorbé défiait déjà l’entendement, nous avons persévéré dans le choc calorique avec un camembert inoui, tout juste rapporté de France par un compatriote compatissant. Un Th. Réaux (« la Tradition depuis 1930 » précise le couvercle) qui empuantissait merveilleusement mon frigidaire depuis ce matin.

Le tout arrosé d’un assez mauvais vin rouge mais bon, nécessité fait loi !

Présidentielle

7 mai 2012

Et oui, nous aussi onAfficher -00067.jpg dans le diaporama a voté, au lycée français de Nairobi. J’ai même joué les assesseurs (ses ???), pendant quelques heures. Pour l’anecdote, sachez que Hollande a bien surpassé ici son score national avec plus de 58% des voix….

Et pour finir, le dessin de notre Gado national (même s’il est Tanzanien en fait)… 

Une lionne dans les faubourgs de Nairobi

4 mai 2012

Ce qu’il y a de bien quand on vit en Afrique, c’est que même sans rien faire on peut parfois avoir l’illusion d’être de vrais aventuriers. De ces pionners qui bravaient tous les dangers pour s’installer sur des terres inconnues…

Hier par exemple, si l’on en croit cette dépêche AFP, nous avons peut-être échappé par miracle aux crocs d’un fauve assoiffé de sang. Et j’aime bien la chute, qui laisse à penser que d’autres lions rodent peut-être… Mais que cela ne vous décourage surtout pas de venir nous rendre visite !

 Une lionne rôdeuse, échappée depuis 4 mois du parc de Nairobi, est abattue
   
    NAIROBI, 3 mai 2012 (AFP) – Les autorités kényanes ont abattu jeudi une lionne qui s’était échappée du parc national de Nairobi et rôdait, avec ses quatre lionceaux, dans le voisinage du parc à une quinzaine de km du centre de la capitale kényane.
   Depuis quatre mois déjà, la lionne s’invitait régulièrement dans un quartier adjacent au parc, a raconté l’autorité de gestion des parcs kényans, le Kenya Wildlife Service (KWS), dans un communiqué.
   Depuis autant de temps, les rangers tentaient de la capturer pour lui faire regagner le parc, ou l’envoyer dans une autre réserve. Sept pièges avaient été installés, qu’elle avait toujours réussi à déjouer.
   « Il était difficile de localiser la lionne, » a expliqué KWS. « Mais nous savions qu’elle était (dans les environs) parce qu’elle avait été repérée grâce à des appareils photos cachés par un résident », a-t-il précisé. De nombreux habitants avaient aussi signalé sa présence.
   La lionne et ses quatre petits avaient fini par être localisés mercredi matin. Mais quand une équipe de vétérinaires et de rangers ont tenté de l’attraper jeudi après-midi, la lionne a commencé à charger, et il a fallu l’abattre, a poursuivi KWS.
   « Les quatre lionceaux, en bonne santé, ont pu être secourus et se trouvent à l’orphelinat des animaux de Nairobi, » a assuré le KWS.
   L’organisme de gestion des parcs appelle toutefois la population du quartier à la vigilance, et à lui signaler d’éventuels autres prédateurs rôdeurs.
   Le parc de Nairobi compte une trentaine de lions, a précisé le porte-parole du KWS, Paul Udoto. Et « il est possible que plus d’un lion se soit échappé du parc, » ajoute l’organisme dans son communiqué.
   aud/jpc

Dix ans

3 mai 2012

Dernier en date d’une salve d’anniversaires printaniers, on a fêté hier les 10 ans de Joseph. Dix ans ce n’est pas rien, d’abord et surtout parce que c’est à cet âge magique que l’on peut enfin légalement s’assoir sur le siège du passager avant dans une voiture. Enfin du moins c’est ce qu’on m’a seriné toute ma tendre enfance et je me souviens à quel point j’avais savouré avec triomphe ma première ballade à cette place de choix !

Joseph y a donc eu droit lui aussi, et il avait l’air ravi. Comme quoi certaines choses ne changent pas. Lui quand même a beaucoup changé depuis notre arrivée au Kenya. Autrefois plutôt timide, il s’est épanoui en sportif accompli, comédien amateur très à l’aise sur scène, danseur effréné et plaqueur redouté de son équipe de rugby ! Genoux machurés et sourire enjôleur, comme sur la photo ! Bon anniversaire mon Jo !

Dans le Nord somalien, l’école pour endiguer l’extrémisme

3 mai 2012
Après mon post sur le Somaliland et le Puntland, voici le premier reportage que j’ai ramené pour La Croix. L’article général ayant déjà été écrit par un autre journaliste il y a quelques mois, j’ai parlé de l’éducation, qui était au centre de la visite organisée par l’Union européenne. J’ai un deuxième article en préparation, sur les peintures rupestres de Laas Geel.
 
Dans le Nord somalien, l’école pour endiguer l’extrémisme.
 
Garowe (Puntland, Somalie). Reportage de notre envoyée spéciale
 
Régions autonomes du nord de la Somalie, le Puntland et le Somaliland misent sur l’éducation pour lutter contre l’extrémisme religieux et la violence. Scolariser les filles et offrir aux garçons des alternatives à la piraterie sont les priorités. Des bailleurs étrangers, États-Unis, Union européenne, Norvège, apportent une aide financière.
 
 
Le ministre de l’éducation du Puntland est un homme pressé. Des décennies de retard à rattraper. « Je cours tout le temps », confie Abdi Farah Said, revenu au pays en 2006 après un long exil. « La plus grande victime de la guerre a été la culture. Or, c’est le seul moyen de contrer l’extrémisme en Somalie. L’éducation est notre priorité »,lance-t-il, avant une tournée des établissements scolaires dans la chaude torpeur de Garowe, poussiéreuse capitale surgie du désert il y a vingt ans.

Dans l’école secondaire, la plus grande du pays, résonne un martèlement entêtant : des ouvriers clouent des tôles flambant neuves sur une charpente en bois. Le bâtiment, qui abrite quatre nouvelles salles de classe, sera prêt pour la rentrée, début août, assure le directeur de ce lycée de 1 500 élèves. Créations, extensions, modernisations : les écoles poussent en Somalie du Nord.

Les besoins sont énormes. Alors que les Objectifs du millénaire fixés par l’ONU exigent que 100 % des enfants en âge d’aller à l’école primaire soient scolarisés en 2015, la Somalie dans son ensemble affiche un maigre 38 %. Mais cette moyenne recouvre des réalités bien différentes. Si le sud et le centre du pays, déchirés par d’incessants conflits, sont à la traîne, les régions autonomes du nord, Puntland et Somaliland, misent sur l’éducation.

Toutes deux ont pris le large après la chute du dictateur somalien Siad Barre en 1991. Vingt ans après, ce sont les régions les plus pacifiques de Somalie, même si les défis, développement et sécurité en tête, restent légion.

C’est notamment du Puntland que partent les esquifs de pirates qui écument l’océan Indien et le golfe d’Aden. « Quand on n’a pas les moyens d’étudier, pas de travail, on peut être tenté de rejoindre les pirates, parce que c’est de l’argent facile à gagner, explique Awil, 18 ans, étudiant en informatique à l’université de Garowe. Mon père me paie des études, mais certains de mes amis sont devenus pirates. »

« Notre société est vulnérable, insiste le président du Puntland, Abdirahman Mohamed Farole, qui reçoit dans une résidence protégée par deux rangées de chicanes. Un enfant qui n’est pas éduqué est susceptible de rejoindre la première offre venue, piraterie, terrorisme. »

Si l’éducation est présentée comme une priorité, le ministre s’avoue pourtant « peu fier » de son budget de 3,5 %, la moitié de celui dévolu aux dépenses de sécurité. « Mais cela va augmenter », assure-t-il. Il peut surtout compter sur les financements accordés par les États-Unis, la Norvège ou l’Union européenne, le plus gros bailleur de fonds dans le domaine de l’éducation en Somalie avec une dotation de 85 millions d’euros sur cinq ans.

« Le pays est considéré comme stratégique par l’Union européenne, en particulier en raison du terrorisme et de la piraterie. Notre budget pour la Somalie est le même que pour le Kenya », cinq fois plus peuplé, explique Isabel Faria de Almeida, responsable des secteurs éducation et développement économique pour la Somalie.

Plus stable encore que le Puntland, le Somaliland fait figure de premier de la classe. Quelque 60 % des enfants vont à l’école et la fréquentation progresse d’année en année, dopée par la gratuité de l’enseignement primaire mise en place depuis 2011. La région affiche aussi un taux supérieur de recrutement dans les écoles secondaires, encore très peu fréquentées en Somalie.

Un effort tout particulier est fait en direction des jeunes filles. Des salles réservées leur permettent de travailler au calme et de se rendre aux toilettes en toute discrétion. « C’est très important pour nous, témoigne Farduus, 17 ans. Je ne veux pas être comme ma mère qui n’a aucune éducation. Je veux devenir médecin, mon futur mari devra accepter mon travail. »

Seule femme du gouvernement, la ministre de l’éducation Zamzam Abdi Adan entend continuer sur sa lancée : « Notre budget est de 10 %, contre 4 % en 2010, et le salaire des professeurs a doublé pour atteindre 100 dollars (76 €) par mois. Mais il nous faut plus de salles de classe, plus de professeurs, plus de tout ! »

WOLFROM Marie

Reportage au pays qui n’existe pas

1 mai 2012

Je vous le raconte avec bien du retard mais j’ai eu l’occasion fin avril d’effectuer une courte virée de trois jours dans le nord de la Somalie, plus exactement dans ces deux régions autonomes qu’on appelle Somaliland et Puntland (CF carte).

Le Somaliland est parfois surnommé « Le pays qui n’existe pas ». Il s’est unilatéralement déclaré indépendant en mai 1991 mais n’est reconnu par aucun autre Etat. Pourtant il a son président, son drapeau (dessiné, affiché absolument partout) et une absolue certitude que son indépendance finira bien par être reconnue un jour.

110% de la population est pour l’indépendance me disait en plaisantant un journaliste étranger installé là-bas. Il faut dire que le contraste avec le reste de la Somalie (ou du peu que j’en ai vu) est saisissant. C’est une Somalie en paix, sans convoi de blindés ni hommes en arme.

A la nuit tombée, le marché central est noir de monde. Les hommes jouent aux dominos, assis à la terrasse de cafés, les femmes papotent ou font leurs courses. On a presque du mal à y croire.

Bien sûr tout n’est pas rose. Il y a eu quelques attentats au Somaliland par le passé et il n’est pas tellement conseillé aux étrangers de traîner dans les rues le soir. Mais l’ambiance est radicalement différente.

C’est une démocratie, où les élections présidentielles de 2010 ont conduit à une alternance pacifique, ce qui n’est pas si fréquent en Afrique. Les habitants rappellent souvent qu’ils n’ont pas la même histoire que le reste du pays. Le Somaliland était un protectorat britannique et a choisi de rejoindre la Somalie « italienne » en 1960, quelques jours après son indépendance.

Mal lui en a pris car le nord a été progressivement marginalisé par le pouvoir de Mogadiscio. Puis martyrisé. Pendant la guerre civile, en juin 1988, le régime de Siad Barre a bombardé la capitale du Somaliland Hargeisa, rasant la ville et faisant cinquante mille morts (surtout des femmes et des vieillards).

Alors quand on demande à un habitant du Somaliland s’il ne souhaite pas rejoindre la Somalie, il répond invariablement « Non, il y a eu trop de morts ».

Le cas du Puntland est un peu différent. C’est une région autonome, certes, qui a elle aussi son président et ses institutions, mais elle ne souhaite pas l’indépendance. En tout cas jusqu’à maintenant. Car la découverte récente de pétrole sur son territoire pourrait un peu changer la donne.

J’accompagnais une délégation européenne là-bas et nous avons été reçu par le président Farole, visiblement très fier de ce nouveau développement. Juste à côté de son vaste fauteuil aux allures de trône, figurait bien en évidence un montage photo des nouvelles installations pétrolières.

Le Puntland, jusqu’ici connu avant tout pour ses pirates qui écument l’océan indien, rêve désormais d’un avenir pétrolier. C’est un peu l’Etat du milieu. La sécurité y est moins bonne qu’au Somaliland mais meilleure qu’au centre et au sud de la Somalie. Sa démocratie reste fragile. Plusieurs journalistes locaux y ont été assassinés récemment, sans que ces meurtres soient élucidés.

Que ce soit au Somaliland ou au Puntland, on est frappés par le nombre de Somaliens issus de la diaspora qui sont rentrés au pays. Dans le business, mais aussi dans les ONG ou les ministères, ils sont de plus en plus nombreux à se mobiliser pour reconstruire leur pays, ce qui donne de l’espoir !