Sept heures à Mogadiscio

Je reviens tout juste d’une visite express jeudi à Mogadiscio, la capitale de la Somalie. Drôle d’expérience que cette plongée de quelques heures dans une ville soit-disant pacifiée où la mort fait partie du quotidien….

Six mois après la déclaration de famine en Somalie (le 20 juillet dernier), l’agence humanitaire de l’Onu, OCHA, avait décidé d’emmener un petit groupe de journalistes sur place pour faire le point sur la situation humanitaire. Partis très tôt, nous arrivons vers 8h30 à l’aéroport de Mogadiscio, déjà bien brûlé par le soleil. Sur le tarmac, des petits tas bleus nous attendent: des gilets pare-balles et des casques aux couleurs de l’Onu.

Après nous être laborieusement équipés (c’est très lourd un gilet pare-balles, autour de 20 kilos)  et casqués, nous avons droit à un topo sécurité un peu glaçant. « Les Shebab peuvent s’infiltrer n’importe où, n’importe quand. Ces sept derniers jours, il y a eu 11 affrontements armés et de nombreuses explosions de grenades et d’engins piégés. C’est la raison pour laquelle on ne restera pas plus de 30 minutes au même endroit ».

Une fois dûment avertis des risques, nous voilà partis, à bord de nos Casper, véhicules blindés sud-africains surmontés de mitrailleuses. Au volant, des soldats ougandais de l’Amisom, la force de l’Union africaine en Somalie. Première étape: un camp de personnes déplacées par la sécheresse, installé le long de la piste d’atterrissage. Paysage de cactus et de dunes, avec, juste derrière, l’océan indien. 

Quelque 2.700 familles vivent là dans des abris plus que rudimentaires, simples entrelacements de branchages surmontés de bâches en plastique et de tissus colorés. Parmi elles, Habiba et ses quatre enfants de 10 à 16 ans. Veuve de 35 ans, elle en fait bien dix de plus. Elle se plaint du manque de nourriture mais dit se sentir en sécurité dans ce camp proche du quartier général de l’Amisom. « Ce n’est pas le cas partout, glisse l’interprète, ailleurs, il y a énormément de criminalité, de lutte de clans ».

Puis le convoi repart vers un centre de nutrition du PAM, le programme alimentaire mondial. Cela nous donne l’occasion de voir un peu la ville, à travers les vitres étroites du blindé. Les bâtiments blancs, même partiellement détruits gardent un certain charme. Au kilomètre 4, un grand carrefour porte les stigmates de 20 ans de guerre civile. Pas une façade sans impact de balles et, sur le toit terrasse d’un immeuble, un empilement de sacs de sable, mais sans combattants derrière.

Car les islamistes radicaux Shebab ont officiellement abandonné la ville l’été dernier. Depuis, il n’y a plus réellement de front mais le danger n’a pas disparu. Renonçant à l’affrontement direct avec les troupes gouvernementales et les soldats de l’Amisom, les Shebab ont opté pour les opérations de guérilla, un harcèlement permanent à coup de grenades, de mines ou d’engins piégés commandés à distance.

Malgré tout, les habitants semblent se sentir plus en sécurité qu’avant, quand des bombardements indiscriminés les contraignaient à rester terrés chez eux. Autrefois désertée, la grande rue de Mogadiscio est très animée, et même embouteillée ! De multiples échoppes qui vendent de tout, des téléphones portables au cafetières électriques, témoignent que les Somaliens n’ont rien perdu de leur génie commerçant. En cas de doute, des peintures murales bariolées détaillent le type de marchandises disponibles à l’intérieur.

Le centre de nutrition où nous nous rendons est situé dans le quartier d’Hodan. Là, femmes et enfants patientent dans le calme devant d’énormes marmites fumantes. Au menu, comme tous les jours d’ailleurs, bouillie de maïs et soupe de lentilles et légumes, avec une banane et un citron en guise de dessert. La nourriture, fournie par le PAM, est distribuée par une ONG locale à tous ceux qui se présentent, environ 7.000 personnes par jour. Il y a quelques mois, 10.000 repas étaient servis quotidiennement, note le responsable du centre pour lequel la situation, progressivement, s’améliore.

Quelques interviews plus tard, nous repartons, toujours dans nos blindés, vers le siège de l’ONU. A peine arrivés et débarrassés de nos gilets pare-balles, nous entendons une déflagration, de moyenne intensité mais proche, suivie d’une courte rafale de tirs.  Une grenade a été lancé dans l’enceinte voisine, où l’ONU fait construire de nouveaux locaux, nous informe-t-on. Pas de blessés. La routine quoi…

Après un court point-presse, nous réenfilons casques et gilets pare-balles pour nous diriger vers le quartier général de l’Amisom où nous attend le commandant. A bord de notre blindé un responsable de la sécurité, assis en face de moi, reçoit un message par talkie walkie: des personnes non autorisées sont montées dans un véhicule du convoi. Je commence à regarder autour de moi, un tantinet inquiète à l’idée d’un possible kamikaze parmi mes compagnons de route. Le convoi stoppe, les véhicules sont contrôlés et trois journalistes somaliens mis dehors… ouf !

Le QG de l’Amisom est à l’aéroport, quelques préfabriqués plantés entre les dunes. Le commandant en chef nous reçoit dans son bureau climatisé. Un exploit. D’ailleurs, dehors, le climatiseur sue à grosses gouttes. Impérial, il nous assure que Mogadiscio « est sécurisé à 98% ». « Les gens vont à la plage le vendredi, les femmes s’habillent comme elles le souhaitent », bref la paix est revenue même s’il y a « des activités terroristes de temps en temps ».

Les journalistes laissent néanmoins poindre leurs doutes. « Et quand les soldats du gouvernement abandonnent leurs positions (faute d’avoir été payés pendant quatre mois) cela ne vous pose pas de problème ? » « Si, certainement, c’est un « challenge », concède le commandant, mais il faut les comprendre, « si vous n’êtes pas payés, le moral baisse ».

Après cet échange quelque peu surréaliste, nous filons prendre notre avion. Remisant pour de bon et sans regrets nos gilets pare-balles, nous apprenons sur le tarmac qu’un attentat a eu lieu à quelques dizaines de mètres du centre de nutrition que nous avons visité, juste après notre départ. Bilan: six morts et onze blessés. Hasard ou tentative d’attentat à notre encontre ? Mystère. Mais jeudi, comme tous les jours sans doute depuis des années, des civils sont morts, assassinés, à Mogadiscio. 

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5 Réponses to “Sept heures à Mogadiscio”

  1. Anne RB Says:

    Bon ben, tu as eu un peu (très) chaud non ?

    • mariewolfrom Says:

      Oui et non. Bizarrement, tant qu’on ne voit pas les explosions, cela reste assez irréel, on a un peu de mal à réaliser. Le plus angoissé, je crois, a été le responsable de la sécurité…

  2. Lisou Says:

    Après avoir lu tes lignes (qui me font frémir !), je n’ai pas pu m’empêcher de relire ton post « il était une fois Mogadiscio » et de regarder à nouveau les photos de cette époque où la prospérité semblait être gagnée pour toujours…
    Tout cela est affreusement désespérant. Cela dit, commence par faire gaffe à ta peau Marie !!!!!

  3. Agnès Poirier Says:

    Bravo pour votre travail. Cette visite en Somalie fait froid dans le dos. Je suis réalisatrice de documentaires. Je viens au Kenya pour quelques jours en repérages et j’aurais voulu parler de ce pays avec vous. Ce que vous écrivez sur le Kenya donne vraiment envie de le découvrir et d’aller plus loin que les clichés…
    Merci.

  4. Alexis.cazin@totsa.com Says:

    Marie, merci pour ce rare commentaire de 1ère main en Somalie !

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