Les civils pris au piège en Somalie

Voilà le papier que j’ai écrit pour La Croix. Cela m’a pris plusieurs jours et d’innombrables coups de fils pour recueillir ces informations sur la situation là-bas, notamment en raison de la terreur qu’inspirent les Shebab. Et j’ai reçu l’aide d’un journaliste somalien qui a pu contacter quelques personnes à Kismaayo. Un coup de chapeau au passage à ces journalistes qui risquent leur peau en faisant leur métier. Nombre d’entre eux ont été assassinés ces dernières années. Voilà pourquoi le papier est signé d’une partie seulement du nom du journaliste qui m’a aidée.

Les civils pris au piège des combats en Somalie

Des dizaines de milliers de civils se retrouvent piégés en Somalie. Les islamistes radicaux chebabs les empêchent de fuir les villes menacées de bombardements par l’aviation kényane.

 « On a très peur, on craint des bombardements kényans, mais nous ne pouvons pas fuir. Les chebabs nous demandent de combattre et nous disent que fuir va à l’encontre de l’islam », témoigne par téléphone Hanad, un commerçant de Kismaayo, qui compte 180 000 habitants. 

Dans le sud de la Somalie, les habitants sont pris entre deux feux. Entrée dans le pays voisin le 14 octobre pour combattre la milice islamiste radicale chebab, l’armée kényane veut établir une zone tampon, tout au long de sa frontière. Il lui faut pour cela conquérir une large portion du Sud, jusqu’au port de Kismaayo, bastion des chebabs qui en retirent la majeure partie de leurs revenus.

Rejointe par ses alliés, les troupes du gouvernement de transition somalien (TFG) et des milices locales, l’armée kényane a progressé moins vite que prévu, retardée par de fortes pluies et une boue qui paralyse ses blindés. Près d’un mois après son entrée en Somalie, le gros de ses troupes se trouve désormais aux alentours d’Afmadow, verrou à faire sauter avant d’atteindre Kismaayo, à une centaine de kilomètres de là. D’autres forces venues du Sud avancent aussi vers le port pour le prendre en tenaille.

Ces dernières semaines, c’est donc surtout l’aviation kényane qui s’est manifestée en bombardant des caches d’armes ou des camps d’entraînement chebabs. Elle s’est toutefois montrée plus discrète après avoir bombardé par erreur fin octobre un camp de déplacés à Jilib, faisant au moins cinq morts et 50 blessés, des femmes et des enfants pour la plupart, selon Médecins sans frontières (MSF). 

L’armée a récusé toute responsabilité mais a mis en place une commission d’enquête. Elle a ensuite sommé les civils de se tenir à l’écart des bases chebabs dans une dizaine de villes somaliennes, notamment Bardera, Baidoa, Kismaayo ou Afmadow, avertissant « d’attaques imminentes ».

Selon Hanad, « le bombardement de Jilib a créé un choc dans la population », peu coutumière des raids aériens malgré vingt ans de guerre civile. Mais ceux qui auraient les moyens matériels de fuir en sont souvent empêchés par les chebabs, selon plusieurs témoins. 

« Dans les mosquées, ils exhortent les habitants à ne pas fuir », témoigne Mahmoud Hussein, un autre habitant de Kismaayo. Les chebabs n’hésitent pas à recourir à des châtiments très durs à l’encontre de ceux qui tentent de les défier. Dans les villes menacées, ils ont organisé leur défense, creusant tranchées et tunnels, armant les toits des maisons et enrôlant, de gré ou de force, les adolescents ou les hommes en âge de se battre.

À Baidoa, les miliciens ont multiplié les appels au djihad, en se servant notamment d’une radio, rapporte un journaliste local. « Les chebabs disent que la population doit se préparer à combattre. Mais les civils ne veulent pas se battre, ils sont fatigués, ils ont faim. »  

Selon lui, les chebabs ont recruté davantage de jeunes ces derniers jours. Pas le choix, « ils ont peur d’être arrêtés ou exécutés », explique-t-il. Le gouverneur local a également exigé que tous les chefs de clans de la région amènent chacun 20 jeunes armés. « Beaucoup de jeunes de notre village ont rejoint les camps d’entraînement (chebabs), certains étaient volontaires, d’autres y ont été forcés », raconte Asho, un étudiant de 19 ans de la région de Kismaayo.

Dans la ville de Bardera, plus au nord, « les miliciens se préparent au combat et font venir des combattants de la ligne de front », explique un habitant qui ne veut pas être identifié. « Les gens d’ici ont très peur de possibles bombardements, mais ils n’osent pas partir, car ils ne savent pas où aller », ajoute-t-il. 

La situation est encore plus désespérée pour les familles déplacées par la famine. À Bardera, 6 000 à 8 000 d’entre elles sont installées dans des camps de fortune autour de la ville. « Les gens n’ont pas assez d’abris ni de nourriture. Et les pluies et les combats empêchent d’acheminer de la nourriture par camion ou par avion », déplore un responsable humanitaire.

Marie Wolfrom (à Nairobi), avec Abdi Ibrahim (en Somalie)

 

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2 Réponses to “Les civils pris au piège en Somalie”

  1. Lisou Says:

    Je reste sans voix et je lis tes articles avec toujours plus d’intérêt. Merci pour tes textes clairs et professionnels. Est-ce que Bardera est une ville importante ?

    • mariewolfrom Says:

      Bonjour Lisou et merci de t’intéresser au puzzle somalien… Bardera, au bord de la rivière Juba, est au carrefour de deux routes qui mènent à Baidoa et Kismayo. Elle se situe sur l’un des axes de l’offensive kényane, d’où l’inquiétude des habitants. Difficile d’évaluer sa population en l’absence de statistiques récentes. Il y avait 8.000 habitants dans les années 30, aujourd’hui j’imagine qu’il y en a plusieurs dizaines de milliers, sans compter les personnes déplacées par la famine. Mon interlocuteur m’a parlé de 6.000 à 8.000 familles de réfugiés (soit 35.000 à 45.000 personnes car les Somaliens ont tous beaucoup d’enfants).

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