Archive for novembre 2011

Il était une fois Mogadiscio…

28 novembre 2011

Cette photo est tirée d’une incroyable série d’archives sur la capitale somalienne. Dix-sept clichés de la période coloniale et un dernier des années 60, qui décrit le pays nouvellement indépendant comme « le plus démocratique d’Afrique ». Cinquante ans après, c’est un « failed state », un pays à la dérive à la capitale en lambeaux. De l’architecture italienne qui faisait sa renommée, ne restent que des murs soufflés par les attentats suicide ou criblés de balles. Et la cathédrale catholique, en ruine elle aussi, abrite désormais les personnes déplacées par la famine.

Rugby et saison des pluies

27 novembre 2011

Depuis quinze jours, Joseph s’entraîne avec l’équipe de rugby du lycée français. Il n’en pouvait plus d’attendre le troisième trimestre, période du rugby à Braeburn, pour pratiquer son sport préféré. Tous les vendredis après-midi, il fait donc l’école buissonnière – avec ma complicité de mère indigne et fan de rugby – pour filer à l’entraînement. Et ce quel que soit le temps…

Or, en ce moment, il est pluvieux, très pluvieux même, le temps. La petite saison des pluies prend ses aises, s’étire en longueur, ce qui n’est pas plus mal après près d’un an de sécheresse. Il pleut pratiquement tous les jours, quelques heures au moins. De quoi bien détremper routes et pelouses, transformées en champs de boue. Vendredi après-midi, après une heure et demie d’entraînement, il m’a bien fallu cinq minutes pour identifier mon fils. Et voilà à quoi ressemblait l’équipe, aux côtés de son entraîneur surnommé « Obélix » (allez savoir pourquoi…)

Les civils pris au piège en Somalie

15 novembre 2011

Voilà le papier que j’ai écrit pour La Croix. Cela m’a pris plusieurs jours et d’innombrables coups de fils pour recueillir ces informations sur la situation là-bas, notamment en raison de la terreur qu’inspirent les Shebab. Et j’ai reçu l’aide d’un journaliste somalien qui a pu contacter quelques personnes à Kismaayo. Un coup de chapeau au passage à ces journalistes qui risquent leur peau en faisant leur métier. Nombre d’entre eux ont été assassinés ces dernières années. Voilà pourquoi le papier est signé d’une partie seulement du nom du journaliste qui m’a aidée.

Les civils pris au piège des combats en Somalie

Des dizaines de milliers de civils se retrouvent piégés en Somalie. Les islamistes radicaux chebabs les empêchent de fuir les villes menacées de bombardements par l’aviation kényane.

 « On a très peur, on craint des bombardements kényans, mais nous ne pouvons pas fuir. Les chebabs nous demandent de combattre et nous disent que fuir va à l’encontre de l’islam », témoigne par téléphone Hanad, un commerçant de Kismaayo, qui compte 180 000 habitants. 

Dans le sud de la Somalie, les habitants sont pris entre deux feux. Entrée dans le pays voisin le 14 octobre pour combattre la milice islamiste radicale chebab, l’armée kényane veut établir une zone tampon, tout au long de sa frontière. Il lui faut pour cela conquérir une large portion du Sud, jusqu’au port de Kismaayo, bastion des chebabs qui en retirent la majeure partie de leurs revenus.

Rejointe par ses alliés, les troupes du gouvernement de transition somalien (TFG) et des milices locales, l’armée kényane a progressé moins vite que prévu, retardée par de fortes pluies et une boue qui paralyse ses blindés. Près d’un mois après son entrée en Somalie, le gros de ses troupes se trouve désormais aux alentours d’Afmadow, verrou à faire sauter avant d’atteindre Kismaayo, à une centaine de kilomètres de là. D’autres forces venues du Sud avancent aussi vers le port pour le prendre en tenaille.

Ces dernières semaines, c’est donc surtout l’aviation kényane qui s’est manifestée en bombardant des caches d’armes ou des camps d’entraînement chebabs. Elle s’est toutefois montrée plus discrète après avoir bombardé par erreur fin octobre un camp de déplacés à Jilib, faisant au moins cinq morts et 50 blessés, des femmes et des enfants pour la plupart, selon Médecins sans frontières (MSF). 

L’armée a récusé toute responsabilité mais a mis en place une commission d’enquête. Elle a ensuite sommé les civils de se tenir à l’écart des bases chebabs dans une dizaine de villes somaliennes, notamment Bardera, Baidoa, Kismaayo ou Afmadow, avertissant « d’attaques imminentes ».

Selon Hanad, « le bombardement de Jilib a créé un choc dans la population », peu coutumière des raids aériens malgré vingt ans de guerre civile. Mais ceux qui auraient les moyens matériels de fuir en sont souvent empêchés par les chebabs, selon plusieurs témoins. 

« Dans les mosquées, ils exhortent les habitants à ne pas fuir », témoigne Mahmoud Hussein, un autre habitant de Kismaayo. Les chebabs n’hésitent pas à recourir à des châtiments très durs à l’encontre de ceux qui tentent de les défier. Dans les villes menacées, ils ont organisé leur défense, creusant tranchées et tunnels, armant les toits des maisons et enrôlant, de gré ou de force, les adolescents ou les hommes en âge de se battre.

À Baidoa, les miliciens ont multiplié les appels au djihad, en se servant notamment d’une radio, rapporte un journaliste local. « Les chebabs disent que la population doit se préparer à combattre. Mais les civils ne veulent pas se battre, ils sont fatigués, ils ont faim. »  

Selon lui, les chebabs ont recruté davantage de jeunes ces derniers jours. Pas le choix, « ils ont peur d’être arrêtés ou exécutés », explique-t-il. Le gouverneur local a également exigé que tous les chefs de clans de la région amènent chacun 20 jeunes armés. « Beaucoup de jeunes de notre village ont rejoint les camps d’entraînement (chebabs), certains étaient volontaires, d’autres y ont été forcés », raconte Asho, un étudiant de 19 ans de la région de Kismaayo.

Dans la ville de Bardera, plus au nord, « les miliciens se préparent au combat et font venir des combattants de la ligne de front », explique un habitant qui ne veut pas être identifié. « Les gens d’ici ont très peur de possibles bombardements, mais ils n’osent pas partir, car ils ne savent pas où aller », ajoute-t-il. 

La situation est encore plus désespérée pour les familles déplacées par la famine. À Bardera, 6 000 à 8 000 d’entre elles sont installées dans des camps de fortune autour de la ville. « Les gens n’ont pas assez d’abris ni de nourriture. Et les pluies et les combats empêchent d’acheminer de la nourriture par camion ou par avion », déplore un responsable humanitaire.

Marie Wolfrom (à Nairobi), avec Abdi Ibrahim (en Somalie)

 

La Somalie ne répond plus

10 novembre 2011

Bien difficile de savoir ce qui se passe en Somalie. L’armée a tenu en tout et pour tout deux conférences de presse depuis le lancement de son opération dans le sud somalien. Le major Chirchir nous envoie de temps à autre un court communiqué, souvent à la seule fin de nous rappeler de ne pas « nous laisser prendre à la propagande des Shebab ». Il en veut particulièrement à une télévision financée par l’Iran, Press TV, qui a annoncé des morts parmi les soldats kényans.Vrai ou faux, impossible à vérifier…

Les seuls journalistes ayant été autorisés à accompagner l’armée sont tous Kényans et le moins qu’on puisse dire pour l’instant c’est que leurs articles manquent de recul. Ils sont en plus relégués assez loin de la ligne de front et n’ont donc apparemment pas plus d’informations que nous, à Nairobi. Quant à se rendre seul en Somalie, cela semble impossible pour le moment. Les routes sont inondées, et les véhicules – y compris militaires – embourbés. 

J’ai donc passé plusieurs jours à tenter d’en savoir un peu plus en téléphonant en Somalie. Je voulais notamment écrire un article sur les civils restés bloqués là-bas, désormais pris en tenaille entre les combattants Shebab et les bombardements de l’aviation kényane. Pas simple. Il faut d’abord trouver des interlocuteurs dans les villes tenues par les Shebab. A force de recherches sur internet et de mails à tous mes contacts, j’ai réussi à en trouver trois. Mais j’avais sous-estimé la terreur que leur inspirent les Shebab. Déjà coutumiers des châtiments et exécutions publiques, ces islamistes radicaux ont arrêté à tour de bras récemment des « espions » coupables d’avoir discuté de la situation au téléphone.

L’une des personnes que j’ai réussi à contacter à Kismayo, port qui constitue l’une des principales cibles de l’armée kényane, m’a juste dit que tout allait très bien là-bas avant de raccrocher précipitamment. J’ai ensuite reçu un texto: « situation très tendue à Kismayo, dangereux de parler au téléphone ». Avec les deux autres, j’ai pu échanger quelques mots, avant de continuer, pour plus de sécurité, les échanges par mail. J’ai fini par contacter un journaliste local qui, lui, a pu passer des coups de fil.

De tout cela il ressort que de nombreux civils sont bloqués par les Shebab, qui les empêchent de fuir les villes menacées de bombardement. Kismayo compte quand même quelque 180.000 habitants ! Les miliciens islamistes enrôlent aussi, de gré ou de force, de plus en plus de jeunes pour aller combattre dans leur rangs. Personne ne sait quand les bombardements commenceront, mais les civils risquent de payer un lourd tribut. Selon une ONG somalienne, 1.400 civils auraient déjà été tués en Somalie pendant les six premiers mois de l’année 2011.

Pas piqué des ânes…

3 novembre 2011

Dans la catégorie burlesque, le dernier communiqué du major Chirchir vaut son pesant de cacahouètes. En raison des fortes pluies qui affectent en ce moment la Somalie et rendent les routes impraticables, explique le porte-parole de l’armée kényane, les miliciens Shebab « ont recours à des ânes pour transporter leurs armes ».  

 Du coup, « toute large concentration et tout mouvement    d’ânes chargés sera considéré comme une activité shebab », ajoute-t-il. Sous-entendu, les pauvres bêtes, chargées d’armes ou pas, risquent fort d’être bombardées par l’aviation kényane. Quand on sait que l’âne est l’un des principaux modes de transport en Somalie, on peut craindre un véritable carnage.

Et le major Chirchir d’enfoncer le clou en appelant « les Kényans impliqués dans le commerce d’ânes le long de la frontière avec la Somalie à ne pas vendre leurs animaux aux Shebab, dans la mesure où cela saperait (les) efforts (de l’armée kényane) en Somalie ». Il faut espérer pour cette dernière que le patriotisme l’emportera sur l’appât du gain, puisque, précise le major, « le prix de l’âne a monté de 150 à 200 dollars »….

Et pour ceux qui auraient raté le communiqué, il y a eu la version twitter !

Drôle de guerre

2 novembre 2011

Un titre déjà pris, je sais, mais c’est celui qui me semble le plus approprié pour décrire l’actuelle incursion de l’armée kényane en Somalie, où le grotesque côtoie le drame. Tout a commencé le 16 octobre, comme je vous l’ai déjà dit, ou plutôt écrit, dans ce blog. Et puis en fait non, selon le chef d’Etat major, c’est le 14 octobre que l’armée kényane serait entrée en Somalie.

Une opération préparée depuis des mois nous a expliqué le porte-parole du gouvernement jeudi dernier. Absolument pas, a rétorqué samedi le chef d’Etat major. L’opération Linda Nchi (quelque chose comme « Protéger la Patrie ») a été décidée le 4 octobre et en dix jours tout était bouclé. Un exploit quand on sait que l’armée kényane n’a jamais été engagée dans un conflit depuis l’indépendance du pays, en 1963…

Bref, je découvre les joies de « l’information » ou plutôt de la désinformation, si classique en temps de guerre. L’Etat-major de l’armée a promis de tenir une conférence de presse toutes les semaines (la première était samedi dernier, 15 jours après le début de l’opération). En attendant, les journalistes sont « briefés » tous les jours par un communiqué du Major Chirchir. Il est devenu une célébrité en quelques jours ici, notamment en raison de ses débuts surprenants. Alors que les porte-parole militaires sont d’ordinaire pour le moins réservés, il a stupéfait les journalistes par ses réponses candides aux questions: « Non pour l’instant nous n’avançons pas à cause de la pluie, les véhicules sont embourbés ». 

Il a aussi déclaré que les Français avaient bombardé un village côtier somalien et laissé entendre que les américains bombardaient eux aussi des objectifs en Somalie. Paris et Washington, furieux, ont immédiatement démenti et le Major a commencé à filtrer les appels sur son téléphone portable. Il a très vite appris la langue de bois et nié avec énergie l’information de MSF selon laquelle cinq civils ont été tués et 47 blessés dimanche à la suite d’un raid de l’aviation kényane à Jilib. « MSF s’est laissé prendre à la propagande des Shebab », a-t-il affirmé avec un bel applomb, pendant que l’ONG ramassait les morts et soignait les blessés.

Drôle de guerre donc, dont nous ne savons rien ou pas grand-chose. Aucun journaliste n’a pu se rendre sur place à l’exception de quelques journalistes kényans « embedded » avec leurs soldats. Là encore, ils rapportent des informations à la limite du burlesque. Dimanche soir, peu après le raid meurtrier de l’aviation, un reporter nous expliquait à quel point la tâche des soldats était difficile, en raison de la chaleur. « Et en plus, ils doivent porter leurs armes », a-t-il ajouté compatissant. Et de continuer avec un hommage appuyé à l’infirmier du régiment, filmé en train de soigner un abcès sur la joue d’un soldat.

Des quelques offensives déjà menées, des blessés, de la boue qui embourbe, des embuscades tendues par les Shebab, des raids aériens, des civils en détresse, de tout cela il ne fût point question. Surréaliste… Il est donc à la fois frustrant et fascinant de suivre cette guerre étrange, en tentant de comprendre un tant soit peu le pourquoi du comment. Je m’y essaye en rencontrant des experts, politiques ou militaires, et en lisant inlassablement les sites internets somaliens en anglais, souvent bien informés.