Archive for mars 2011

Pluies

21 mars 2011

Le contraste a été marqué. A peine rentrée de Dadaab, désertique et brûlante, me voilà plongée dans la saison des pluies. Depuis une semaine, il pleut beaucoup à Nairobi, comme il se doit puisque l’été s’achève ici. Nous voilà partis pour deux mois de précipitations et un temps beaucoup plus frais, en tout cas sur notre échelle de températures à nous. Une quinzaine de degrés ce matin, et me voilà qui frissonne…  

Les pluies sont attendues comme une bénédiction ici, même si elles se soldent souvent par de nombreuses inondations. Une « bonne » saison des pluies serait particulièrement cruciale  dans la moitié nord du pays, où bétail et éleveurs nomades souffrent de la sécheresse depuis début janvier. 

A propos d’inondations, je lisais hier dans le journal l’histoire comico-mélancolique de la ville de Narok, à 150 km à l’ouest de Nairobi, régulièrement frappée par ce fléau. Apparemment la ville a été implantée sur une zone inondable, presque un lit de rivière en fait (son nom vient de Enkare Narok, eaux noires en Maa, la langue Masaï).

Les colons de l’époque insistaient pour fonder une ville, dont les Masaï locaux ne voulaient pas. Pour régler le problème sans heurts, les anciens ont suggéré aux colons un lieu qu’ils savaient inondable en espérant que les eaux balayeraient les maisons. Le problème c’est que Narok est toujours là et que la ville compte désormais plus de 40.000 habitants… régulièrement inondés.

Pluies ou pas, la vie continue à Nairobi. Les matatus en profitent pour faire grimper leurs tarifs, les piétons se font une raison, les (rares) cyclistes ne renoncent pas. Les organisateurs de compétitions sportives non plus. Nous avons passé le week-end à encourager Joseph qui participait à un championat de natation junior, aussi humide dans la piscine qu’à l’extérieur !

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Terrible two

17 mars 2011

Aujourd’hui Noé fête ses deux ans. Deux années passées presque exclusivement en Afrique, où il a blondi sous le soleil, découvert les zèbres avant de connaître les vaches, pris goût aux grands espaces. D’ailleurs Noé fait tout en grand.  Il ne marche pas, il galope. Il ne parle pas, il déclame. Il ne sourit pas, il éclate de rire. Il ne ferme pas les portes, il les claque.  

Dès le petit matin, alors que nous émergeons péniblement, le nez dans nos bols de céréales, il fonce déjà sur son camion à roulettes en klaxonnant et en chantant à tue-tête « Zimzim lalala », adaption très libre d’une comptine enseignée par Célestine.

C’est notre petit Obélix à nous, sans l’énorme bedaine ni les nattes, mais avec le même appétit de la vie et la même énergie caractéristique de ceux qui sont tombés, tout petits, dans la potion magique. La même propension aussi à distribuer baffes et bourrades viriles, non pas aux Romains qui se font rares dans nos contrées, mais à tous les enfants, petits ou grands qui ont le malheur de croiser son chemin. Son grand frère Joseph en sait quelque chose, c’est sa victime préférée, son partenaire d’empoignade pour rire ou pour pleurer.

Il baragouine, en toutes les langues. Cinq mots d’anglais (take, come..), quatre de français (papa, maman…) mais aussi deux ou trois de swahili (notamment « ougali », la polenta locale qu’il affectionne !). C’est le plus Kényan de nous tous, dévoreur d’ougali et de sukumas (sorte d’épinards) et copain avec tous les askaris (gardes) du compound qu’il salue de retentissants « hello ».

Bref Noé c’est un « terrible two », comme disent les Anglais. Indomptable, infatigable et donc épuisant, mais  tellement charmant !

Dadaab (suite)

9 mars 2011

Je saucissonne ce post, désolée, mais il m’est difficile de trouver du temps pour écrire ici. Hier le programme était chargé. La journée a commencé par une visite au centre de distribution de nourriture de Hagadera, l’un des trois camps de Dadaab. Dès leur enregistrement au camp, les réfugiés reçoivent une carte dite « de rations ». C’est un peu leur seul document d’identité ici. La carte porte un numéro de référence et précise le nombre de membres dans la famille. A chaque distribution de nourriture elle est poinçonnée, pour éviter les fraudes.

Les distributions ont lieu deux fois par mois et s’étalent sur plusieurs jours. Sous un immense auvent grillagé de toute part s’entassent sacs de farine ou de maïs. L’atmosphère est tendue. Dans un nuage de farine, réclamations, cris de protestation fusent. Certains ne figurent pas sur les listes des bénéficiaires du jour et ne veulent pas repartir bredouilles. Les produits varient en fonction des envois du PAM, le programme alimentaire mondial. Hier, chaque famille avait droit à 5,5 kilos de farine de blé (par personne), 800 grammes de pois cassés, 600 g de farine de maïs, une mesure d’huile et un peu de sel.

Trop peu, selon les réfugiés. Pour le lait, les légumes, la viande, il faut se débrouiller. Echanger ou vendre une partie de ses rations. Dès la sortie, le commerce va bon train.

Prochaine étape, une école primaire. Surpeuplée, comme toutes les écoles du camp. Les enfants sont à 100 par classe. Les plus chanceux se serrent à quatre sur un banc, les autres sont assis par terre. Dadaab compte 19 écoles primaires mais pour pouvoir scolariser tous les enfants dans des conditions normales (le ratio officiel au Kenya est de 45 enfants par classe), il faudrait en construire 88 de plus, me confiait hier soir la responsable de l’éducation au HCR. Un défi impossible, même si les fonds étaient réunis, car l’espace nécessaire fait défaut.

L’espace, c’est le mot qui revient dans toutes les bouches. Le camp est totalement saturé. Il n’y a plus la moindre parcelle à allouer aux nouveaux arrivants (9.000 par mois !). Ils s’installent où ils peuvent, chez des parents ou des membres de leur clan, ou bien, de plus en plus souvent, en lisière des camps. De là, ils doivent marcher longtemps pour accéder aux points d’eau, aux latrines, aux centres médicaux.

Les efforts du HCR pour augmenter les capacités d’accueil se heurtent à la mauvaise volonté du gouvernement, inquiet devant l’afflux ininterrompu de réfugiés. Un nouveau camp Ifo II était sur le point d’ouvrir début novembre, mais le gouvernement central a tout bloqué. Les négociations s’éternisent. Les organisations humanitaires s’exaspèrent.  Et les réfugiés souffrent. Un vrai gachis.

Difficile de tout vous raconter sur ce blog, car il me faut d’abord écrire mon article pour La Croix. Les témoignages, les interviews, les photos, je vous les ferai partager plus tard, c’est promis. Mon séjour à Dadaab touche à sa fin, je rentre cet après-midi à Nairobi.

Dadaab

7 mars 2011

J’y suis enfin. Cela fait bien longtemps que je voulais me rendre à Dadaab, invraisemblable camp de réfugiés perdu en plein désert au nord-est du Kenya, à une centaine de kilomètres de la frontière somalienne. Le plus grand du monde, selon le Haut commissariat aux réfugiés (HCR).

Pour y parvenir, il faut un sésame: l’autorisation du département kényan aux réfugiés. Et cela prend du temps. Il faut aussi trouver un point de chute, auprès d’une ONG ou du HCR. On s’y envole à bord d’un avion affrété par le HCR après s’être enregistré dans un petit hall coquet de l’aéroport Wilson. A deux pas de touristes en short qui partent en safari de luxe dans les réserves les plus prestigieuses du pays.

Avant de se poser, on scrute le paysage sans rien voir. Que du sable et des épineux. « Welcome to Dadaab. We hope you will enjoy your stay », ose l’hôtesse d’une voix suave. Message parfaitement incongru tant personne ne vient ici pour le plaisir… A Dadaab, à part le camp, il n’y a rien et il y fait chaud, très chaud. De 40 à 50° celsius pendant la saison sèche, c’est à dire en ce moment. Je m’attendais donc au pire mais non, la chaleur, sans la moindre humidité, est tout à fait supportable quand on ne reste pas au soleil.

C’est l’attachée de presse du HCR qui m’accueille. Très efficace, elle a préparé tout un programme pour ma visite de trois jours. Impossible de venir ici sans être accompagné. Les seules voitures sont celles du HCR ou des ONG qui travaillent dans le camp. Pour plus de sécurité, les déplacements entre les différentes partie du camp se font en général sous escorte ou en convoi mais plusieurs ONG s’en passent.

Car Dadaab, c’est en fait une petite ville kényane, entourée de trois camps de réfugiés: Dagahaley, Ifo, et Hagadera.  Créé en  1991, après la chute de Siad Barre en Somalie, le camp avait été conçu pour accueillir 90.000 réfugiés, provisoirement. Vingt ans de guerre civile plus tard, il est toujours là et abrite plus de 300.000 réfugiés, dont 95% de Somaliens.

                                                                                                                                                                        (à suivre….)

Une ferme bio dans le bidonville de Kibera

6 mars 2011

Il y a aussi de belles histoires en Afrique, même dans les bidonvilles. Pour égayer un peu l’atmosphère, ce joli papier de Boris. 

Kenya: des tomates biologiques sur une ancienne décharge de bidonville


 
   
Entre un égout à ciel ouvert et une montagne d’immondices, une serre protège des centaines de plants de tomates impeccablement alignés: bienvenue dans la première ferme biologique de Kibera, le plus grand bidonville du Kenya.
   Sous la grande toile qui tamise le brûlant soleil de mars, une dizaine de jeunes agriculteurs binent, plantent, récoltent: tous des anciens mauvais garçons de Kambi Muru, ce quartier particulièrement chaud de Kibera, au sud-ouest de la capitale Nairobi.
   « Sans cette ferme, je me dis toujours que je serais mort ou en prison, car nous avons perdu la plupart de nos amis et de nos frères dans le crime », commente Victor Matioli, 25 ans.
   « Certaines personnes sont encore méfiantes: elles croient que c’est une sorte de rideau derrière lequel nous continuons nos méfaits », rigole Alamin Ibrahim, chef de production.
   La ferme biologique est le dernier projet en date de l’association « Youth reform » (réforme pour la jeunesse), composée d’une cinquantaine de jeunes qui ont renoncé aux larcins et aux agressions.
   Il a fallu d’abord consacrer trois mois, en 2008, à nettoyer la parcelle d’un demi-hectare, noyée sous des déchets accumulés depuis des décennies. Le terrain longe la voie ferrée Mombasa-Kampala, et la société d’exploitation ferroviaire en a confié l’usufruit à ce groupe de jeunes en échange d’un nettoyage en règle.
   « Ensuite nous avons retiré la terre sur un mètre, pour en mettre de la nouvelle, et nous avons planté des tournesols pour achever d’aspirer ce qu’il pouvait rester de métaux lourds », explique Erick Ogoro Simba, un des responsables de l’association.
   La serre a été installée en novembre dernier. Elle produit une douzaine de cageots de tomates par jour, vendues 30 shillings le kg (0,30 EUR) dans Kibera, près du double dans les quartiers plus huppés de Nairobi. A côté poussent quelques bananiers, des épinards et des citrouilles.
   « Les gens de Kibera apprécient beaucoup cela, parce que la nourriture est au coin de la rue, et que nous leur faisons des prix réduits », se félicite M. Matioli. Il est plus difficile de convaincre les consommateurs aisés, rétifs à se nourrir des fruits de la terre de Kibera.
   De fait, le petit terrain agricole jouxte toujours un coin de décharge, délimité par un simple fil de fer barbelé. Des enfants orphelins ou porteurs du virus du sida, scolarisés par une association caritative locale, fouillent les déchets pour y récupérer ce qui pourrait encore l’être.
   La ferme ne bénéficie pas d’une certification biologique, mais c’est uniquement parce qu’elle n’a pas d’existence juridique, et les examens passés dans des laboratoires gouvernementaux attestent du caractère sain et naturel des légumes, assurent ses jeunes dirigeants.
   « Youth Reform » est une des nombreuses organisations locales qui concourent à tisser un lien social à Kibera et ses quelques 200.000 habitants: grâce à quelques financements internationaux — mais aucun du gouvernement — l’association gère trois réservoirs d’eau ainsi que des toilettes et douches publiques (5 shillings par usage).
   Ses membres espèrent surtout servir d’exemple aux plus jeunes générations, même si Hussein Haroun, 25 ans, reconnaît que ce n’est pas gagné. Cet ex-voleur à la tire reconverti en fermier déplore de voir des gamins de 15 ans exhiber des armes à feu. « Ils sont attirés par les modes de vie à l’occidentale, aller en boîte, avoir une voiture, des beaux vêtements. Ils jugent trop ingrat le travail que nous faisons ici ».
   Il en faudrait beaucoup plus pour tempérer l’enthousiasme de Erick Ogoro Simba: « dans les cinq ans à venir, nous allons prendre contact avec d’autres bidonvilles, nos jeunes gens sont maintenant formés et nous voulons exporter ce savoir-faire. Nous voulons, si cela est possible, transformer d’autres décharges en fermes ».
   bb/fal/cac