Roadmovie in Masaï country

Je reviens d’un reportage épique en pays Masaï, dans la région de Narok, à l’ouest de Nairobi. Au départ l’idée était simple et séduisante. J’avais rencontré début octobre dans une conférence une militante féministe, spécialisée dans la lutte contre l’excision. Elle nous avait parlé du problème et expliqué qu’une ONG kényane organisait chez les Masaï des rites de passages alternatifs, permettant d’éviter aux jeunes filles d’être excisées.

Trouvant l’initiative vraiment intéressante, je prends tout de suite contact  avec Agnes Pareyio, charismatique coordinatrice de l’ONG en question et une célébrité locale. Long silence… Je vous passe les détails mais à force de relances, je finis par apprendre, un peu en dernière minute que le rite en question (bi-annuel) a lieu le 17 décembre à 30 km de piste de Narok (ville située à trois heures de Nairobi). Le programme commence à 6 heures du matin et dure jusqu’à 16h, me précise sans rire Emily, charmante secrétaire de l’ONG.

Dès lors, mon intuition féminine commence à me souffler que l’idée n’est peut-être pas si bonne. Qu’importe, je décide de partir aux aurores de Nairobi, dans la vieille guimbarde de Peter mon chauffeur de taxi attitré. Trajet rapide et sans histoire jusqu’au siège de l’ONG à Narok, qui accueille les jeunes filles qui fuient leur famille pour éviter d’être excisées ou mariées de force. L’idée était d’y rencontrer Agnes, puis de partir avec elle vers le lieu de la cérémonie. C’est à ce moment que tout a dérapé.

Agnes étant arrivée très en retard, je décide de partir devant pour ne pas rater la cérémonie. Au bout de 30 kilomètres de piste défoncée en pleine campagne, et plus d’une heure de route, je trouve enfin l’église où doit se tenir le rite. A peine descendue de la voiture, dix petits gosses dépenaillés et surexcités me sautent dessus en me criant « Mzungu, mzungu » (blanc en swahili). Visiblement, ils n’en voient pas souvent, des blancs. Je m’en débarrasse difficilement, j’entre dans l’église et là … rien ni personne, ou presque.

Comme il est déjà près de 13h, je me dis que je suis arrivée trop tard, mais non, cela n’avait pas commencé. « On attend Agnes », me dit gentiment Ruth, la présidente de l’ONG. Je résume mais bon on a donc attendu, deux bonnes heures. Une fois tout le monde arrivé — Agnes, le chef, la conseillère locale, le candidat à la députation, les pasteurs de toutes les églises alentours, les parents, les enfants… –,  la cérémonie commence. Il est 15 heures, je n’ai rien mangé depuis 6 heures du matin et je commence à fatiguer.

Mon voisin me traduit charitablement les inombrables discours (en swahili ou en Maa, la langue Masaï) tandis que je m’efforce de faire quelques photos correctes dans la pénombre,  ce qui s’avère quasi impossible. Seul bon moment, dans cette journée ratée, les quelques chants et danses de la soixantaine de jeunes filles qui viennent de passer ce rite symbolique. Leurs paroles ironiques sur l’excision et les mariages forcés font à la fois rire et pleurer leurs mères, assises dans le public.

Vers 17 heures, les discours ne sont toujours pas terminés, mais je décide de partir pour ne pas rouler trop longtemps de nuit (qui tombe tôt ici). Au fil de la journée, j’ai quand même réussi à réaliser quelques interviews, dont celle d’Agnes, un miracle. Emily nous force — Peter et moi — à avaler quelque chose (elle a bien fait vu la suite des événements): un délicieux ragoût de chèvre aux carottes et petits pois.

Requinqués, nous reprenons la piste défoncée mais dans l’autre sens: un raccourci qui doit nous mener à Naïvasha,  c’est facile c’est tout droit nous disent nos amis Masaï. Erreur fatale.  En fait, nous ratons la bifurcation et partons très loin, dans la mauvaise direction. Inquiets, nous demandons notre chemin à de jeunes bergers Masaï, surexcités eux aussi devant mon apparition et fascinés par ma montre. Ils m’ont tellement fait rire que je les ai pris en photo, la seule bonne de la journée !

J’ai moins ri lorsqu’ils nous ont dit que nous devions faire demi-tour pour nous rendre à Naïvasha. Nous repartons donc dans l’autre sens, trouvons la bifurcation et là, commence une piste encore pire, ravinée, caillouteuse ou ensablée selon les passages, et surtout sans fin. La vieille berline de Peter, couverte de poussière, gémit, grince à chaque cahot. Au début, on partage quelques blagues en se disant qu’après ça, il est bon pour le Paris-Dakar, et puis on finit par se taire parce que la nuit tombe, que la piste n’en finit pas et qu’on se demande si on va trouver la route de Naïvasha avant de casser un essieu.

Trois heures après (tu parles d’un raccourci !), on trouve la route, on manque d’écraser deux girafes et quelques zèbres qui passaient par là et, à  22 heures, on arrive à Nairobi, épuisés, couverts de poussière. « On s’est perdus », résume Peter, toujours économe de ses mots, avant de conclure « je vais bien dormir cette nuit ».

PS: le temps de récupérer, d’écrire mon papier et bientôt vous saurez tout sur l’excision dans la communauté Masaï.

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5 Réponses to “Roadmovie in Masaï country”

  1. claire Says:

    Après les aventures verticales de l’alpiniste Boris au Mont Kenya, les aventures dans la savane et les tribus Masaï de l’exploratrice Marie… la prochaine fois c’est le sous-marin ? La mongolfière ? J’admire beaucoup, envie un peu, et frémis pas mal aussi en vous lisant!

    • mariewolfrom Says:

      C’est gentil mais franchement, cela reste des aventures très balisées. En revanche, quand je pense aux premiers explorateurs de ce continent (et d’autres), qui ont bravé maladies, bêtes sauvages et tribus hostiles, là je suis admirative !

  2. Sous la neige de VdA Says:

    Dis donc Marie, le sujet du reportage est courageux, bravo !

    Dans un contexte de traditions si fortes l’engagement d’Agnès, et de l’association, pour faire reculer cette barbarie, forcent l’admiration ! En France la pratique de l’excision sur une mineure peut être poursuivie comme crime et punie de 15 à 20 ans d’emprisonnement ..

    • mariewolfrom Says:

      C’est vrai que c’est une sacrée bonne femme cette Agnes. D’autant qu’ici, la loi qui interdit l’excision est très rarement appliquée et la peine maximum est un an de prison et/ou une amende de 500 euros…

  3. yibus Says:

    beau papier, dans ton style clair et dépouillé (que nous apprenons à Bnnaître au fur et à mesure des reportages). Merci.

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