Boris chez les Yaaku

 Il y a une quinzaine de jours, Boris était parti à la découverte des Yaaku, une petite tribu au mode de vie proche des Masaïs, qui se bat pour conserver sa langue. Voilà son reportage:

  
Kenya: le dernier combat des Yaaku pour ressusciter une langue éteinte (MAGAZINE)
Par Boris BACHORZ
=(PHOTO)=

DOLDOL, 6 nov 2010 (AFP) – Un groupe d’une demi douzaine de vieillards palabrent sous un acacia, drapés dans leur couverture, quelque part au centre du Kenya: quand ils seront morts, la langue yaaku aura définitivement disparu.
L’événement passera largement inaperçu: plus de 200 langues se sont ainsi éteintes au cours des trois dernières générations, et 2.500 autres sont menacées dans le monde, sur un total de plus de 6.000, selon la dernière édition de l’Atlas des langues en danger édité par l’Unesco.
Mais ces vieillards souvent édentés ont choisi de refuser cette fatalité. « Nous sommes les derniers à parler yaaku, et avant que notre génération disparaisse, nous devons passer notre savoir aux enfants », explique Johana Saroney Ole Matunge, 87 ans.
Au pied du Mont Kenya (5.199 m), les Yaaku figurent parmi ces peuples traditionnels africains de cueilleurs-chasseurs qui ont de tous temps vécu quasi reclus dans leur forêt, jusqu’à ce que les brassages de population du siècle écoulé bouleversent leurs modes de vie.
Les Yaaku ont ainsi été assimilés à partir des années 1930 par les Massaï, plus nombreux, excellents guerriers et volontiers expansionnistes.
Ces locuteurs couchites, se sont alors mis à parler Maa, la langue Massaï — d’origine nilotique donc radicalement différente –, à élever à leur tour du bétail et à revêtir les traditionnelles couvertures quadrillées de couleurs vives de cette population, qui elle même ne représente qu’un petit pourcent des 38,6 millions de Kényans.
Au coeur de cette assimilation, un profond sentiment d’infériorité: les Yaaku avaient largement intégré le dédain que leur portaient les Massaï, qui les ont catalogués comme « dorobo », ces peuples primitifs dépendant des seuls bienfaits de la nature.
Jusqu’au sursaut de ces dernières années. « Nous étions marginalisés, considérés comme des gens sans identité par les Massaï. Alors je me suis dit, si nous ne sommes pas Massaï, qui sommes nous ? Pouvons nous retrouver notre culture yaaku ? », explique Manasseh Matunge, ancien instituteur de 48 ans et moteur des tentatives de renouveau yaaku.
Reprenant les recherches du pionnier allemand Bernd Heine dans les années 50, une mission linguistique néerlandaise, en 2004, permet de rédiger une ébauche de manuel. Bien que médiocre locuteur lui-même, Manasseh Matunge donne depuis deux ans des cours hebdomadaires à l’école locale. Un petit musée bâti en 2009 expose quelques outils de forgeron, des calebasses et surtout du matériel d’apiculture, la grande spécialité et fierté yaaku. « Les Massaï ont peur des abeilles », glisse M. Matunge dans un sourire.
Il reste que les trois derniers vrais locuteurs yaaku identifiés il y a six ans par les spécialistes néerlandais sont morts depuis. Sur 2.000 personnes d’origine yaaku, 7 parviennent plus ou moins à parler la langue, officiellement considérée comme « éteinte » par l’Unesco, comme l’aasax, une autre langue couchite disparue en Tanzanie en 1976.
Mais une langue éteinte peut renaître, ajoute l’Unesco, et c’est ce à quoi tentent d’oeuvrer les Yaaku, qui ont obtenu de l’ambassade de France au Kenya les fonds pour construire une salle de classe qui hébergera des cours de langue donnés par les anciens aux écoliers.
« Je crains toutefois que nous ne disposions de trop peu d’éléments sur la grammaire yaaku pour faire revivre la langue d’origine », tempère le Néerlandais Hans Stoks, qui suit cette communauté depuis 1979. « Le mieux que nous puissions faire est d’utiliser le matériel linguistique que nous possédons pour le +mélanger+ avec la langue massaï », et créer une langue « hybride ».
La reconquête de leur identité permettrait aussi de renforcer la légitimité des Yaaku à reprendre possession de « leur » forêt de Mukogodo (35.000 ha), aujourd’hui gérée par l’Office national des forêts. La culture, les Yaaku l’ont bien compris, est une arme.
bb

 

 

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4 Réponses to “Boris chez les Yaaku”

  1. claire Says:

    passionnante cette histoire, on a envie que la langue yaaku résiste; même mélangée, ce qui après tout est vrai de toutes nos langues vivantes. Et puis peut-être qu’on découvrira une langue cousine ailleurs, un peu plus loin, qui fera redécouvrir des mots?

  2. Feuille d'Automne de Ville d'Avray Says:

    Vraiment captivant la survie de la culture Yaaku !

    je venais de lire les infos suivantes :

     »
    Aujourd’hui, la situation est réellement dramatique, et quelques chiffres clé permettent de prendre la mesure de l’urgence :
    •500 langues sont parlées par moins de 100 locuteurs ;
    •96% des langues ne sont parlées que par 4 % de la population mondiale ;
    •plus de 90 % des contenus d’Internet sont rédigés en seulement 12 langues ;
    •d’après l’Unesco, une langue meurt en moyenne tous les quinze jours ;
    •selon les scientifiques, 50 à 90 % des langues existantes pourraient ainsi mourir au cours de ce siècle.  »

    et noter le travail de la fondation Soroso que l’on pourrait p être communiquer à Manasseh Matunge ?

    « Sorosoro, Pour que vivent les langues du monde! », dirigé par Rozenn Milin, vise à recueillir et préserver sous forme audiovisuelle une documentation sur les langues et cultures menacées de disparition dans le monde. Cette documentation est mise à disposition des chercheurs et des communautés autochtones et est par ailleurs proposée sous forme de films courts sur le site http://www.sorosoro.org à des fins de sensibilisation du grand public. »

  3. sophie w Says:

    il reste combien de yaaku ?

  4. boris Says:

    Salut Sophie ! Les Yaaku estiment être environ 2000 … Mais il n’existe pas de chiffres officiels car lors du dernier recensement au Kenya à l’été 2009, les Yaaku n’ont pas été comptabilisés en tant que tels, mais classés dans la catégorie « autres Kényans »‘, à leur grand dam.
    bise Boris

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