Archive for septembre 2010

A bord du De Grasse

25 septembre 2010

Après avoir assisté au procès des pirates mardi,  j’ai passé la journée de jeudi en mer à bord de la frégate française De Grasse, l’un des bateaux qui tentent de leur faire obstacle. Depuis le 15 août, le De Grasse est le nouveau navire amiral de la force navale européenne anti-piraterie, l’EU NAVFOR, dont il accueille l’Etat-major. J’étais avec une quinzaine d’autres journalistes, kényans pour la plupart, pour cette journée de presse destinée à présenter l’opération européenne.

Ce qui surprend, dans ces énormes bateaux de guerre (153 mètres de long pour le De Grasse), c’est leur paradoxale exiguïté. Dès qu’on descend dans les coursives, on est pris dans un dédale de couloirs étroits, d’échelles à escalader. Un vrai labyrinthe !

Après la traditionnelle conférence de presse, nous avons eu droit à une démonstration de l’interception de pirates présumés. Le survol en hélicoptère d’abord pour vérifier qu’il s’agit bien de pirates et non de simples pêcheurs (qui eux ne se balladent pas avec des échelles à crampons ou des AK 47). Puis, une fois reçu le feu vert de l’état-major, la poursuite en zodiac pour les intercepter. Le problème c’est que les pirates s’empressent de jeter par dessus bord tout les éléments de preuve (armes, échelles…). Il est donc souvent impossible de les interpeller, à moins de les prendre en flagrant délit.

Un skiff confisqué à des pirates présumés. On aperçoit à l'intérieur l'échelle métallique utilisée pour aborder les navires

L’Europe n’est pas la seule à lutter contre les pirates somaliens, loin de là. L’OTAN, les Etats-Unis, la Chine, le Japon, l’Inde, la Russie, la Corée du sud et j’en passe ont tous envoyé des navires de guerre ou des sous-marins. Il s’agit à la fois de protéger le trafic maritime – le golfe d’Aden voit défiler près de 25.000 navires marchands par an – et de s’assurer une présence dans cette zone stratégique.

Mais même cette armada n’y suffit pas. Le nombre d’actes de piraterie continue d’augmenter. La surveillance renforcée du golfe d’Aden a permis de déjouer plusieurs attaques mais les pirates se sont adaptés. Ils se sont tournés vers l’océan indien et lancent des raids de plus en plus loin des côtes somaliennes, jusqu’aux Seychelles. Ils détiennent en ce moment quelque 25 bateaux (dont un super tanker) et 400 otages. De quoi continuer à engranger des millions de dollars de rançons pendant encore un certain temps.

Tout le monde – y compris le commandant de la Navfor que j’ai interrogé – convient que la solution au problème ne se trouve pas en mer. Déployer une vingtaine ou une trentaine de bateaux de guerre pour contrôler une zone grande comme la mer Méditerranée, « c’est un peu comme demander aux gendarmes de surveiller la France avec dix voitures »,   me disait un marin du De Grasse. La vraie solution est de rétablir un semblant d’ordre en Somalie, pays qui a sombré dans le chaos depuis 20 ans et qui tombe progressivement aux mains d’islamistes très radicaux. Plus facile à dire qu’à faire…

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Mombasa

21 septembre 2010

Me voici donc à Mombasa, le grand port kényan situé au bord de l’Océan indien. J’aime l’ambiance de cette ville poussiéreuse, aux façades décrépites. Par rapport à Nairobi, le dépaysement est total: il y fait chaud et humide, on entend le muezzin appeler les croyants à la prière, les gens sont plus nonchalants. Passé 16h, impossible de trouver qui que ce soit de disponible pour une interview !

Il faut dire que les embouteillages ont l’air encore pire que dans la capitale. La journée finie chacun se précipite pour rentrer chez soi. en voiture, en matatu ou en tuk-tuk ces petits véhicules à trois roues si communs en Asie.

J’ai entamé ma journée au tribunal pour suivre une audience consacrée à la défense de sept pirates présumés. Construit sans doute dans les années 50 ou 60, le bâtiment est très agréable avec des ouvertures partout donnant sur des patios verdoyants. Des femmes drapées de leurs kangas, des hommes en costume, patientaient sur des bancs installés dans l’immense couloir qui dessert les différentes chambres.

L’audience étant repoussée de quelques heures, j’ai pu discuter avec des officiers français de la force européenne EU Nafvor, chargée de faire la chasse aux pirates au large de la Somalie et dans le Golfe d’Aden.

Un peu après 11 heures, la session a débuté. Le système kényan est un peu particulier en ce qu’il saucissonne les procès en de multiples auditions. L’exposé des faits, l’audition des témoins, l’interrogatoire des accusés se font à plusieurs semaines voire plusieurs mois d’intervalle. Ce matin c’était aux pirates présumés de présenter leur version des faits. Arrêtés en flagrant délit de tentative d’abordage, arme au poing, ils n’en n’ont pas moins tous farouchement nié les faits qui leur étaient repprochés, après avoir prêté solennellement serment sur le Coran.

Cuisiné par le procureur, chacun a fait exactement la même réponse: « je convoyais des passagers vers le Yemen, je ne suis pas un pirate ». Au troisième ou quatrième interrogatoire, le juge a commencé à piquer du nez, visiblement las du côté un peu répétitif de l’exercice.

Ils m’ont répété la même chose lorsque j’ai pu discuter brièvement avec eux, après le départ du juge, à la fin de l’audience. « On ne comprend pas ce que l’on fait ici ».

« Jamais ils n’avouent », m’a ensuite confié l’avocat de la défense. J’imagine en effet qu’entre passer quelques années en prison au Kenya ou courir le risque de se faire descendre par ceux qui tirent les ficelles de la piraterie en Somalie et ailleurs le choix est vite fait…

Tous azimuts !

18 septembre 2010

Mon long silence sur le blog s’explique par une intense activité en coulisse… Il y a la rentrée et les multiples obligations – plus ou moins casse-pieds – qui vont avec: couture sans fin des étiquettes sur les chemises et pantalons d’uniforme, rencontres avec les nouveaux professeurs, choix cornélien entre les diverses activités proposées par l’école (cette année ce sera orchestre et claquettes pour Clara, tennis et natation pour Joseph). 

Il y a aussi les derniers préparatifs pour la semaine de conférences organisée début octobre par la Kenya Museums Society (KMS), dont je suis devenue membre avant l’été. Au programme, l’histoire, la société, la culture du Kenya avec deux intervenants chaque matin. Les après-midis sont consacrés aux visites des réserves du Musée de Nairobi ou à des projections de films. Mon grand projet du moment est de convaincre des professeurs de Braeburn et du lycée français d’amener leurs élèves voir Pumzi, le film d’anticipation sur un monde sans eau dont je vous ai déjà parlé. C’est du boulot !

Last but not least, je planche assidûment depuis quelques jours sur la piraterie dans le Golfe d’Aden et l’Océan Indien. J’ai proposé à La Croix un reportage sur le sujet. Je devrais donc partir mardi ou mercredi pour Mombasa, le grand port de la côté kényane, située à une bonne heure d’avion de Nairobi. J’essaye d’assister à un procès de pirates présumés mais c’est difficile. Aux termes de plusieurs accords signés avec les puissances occidentales, le Kenya a accepté – bon gré mal gré – de juger les marins somaliens capturés en flagrant délit de flibuste par les marines étrangères. Mais les audiences, qui ont lieu à Mombasa, sont souvent ajournées faut de pouvoir réunir tous les témoins nécessaires. Il faut faire venir à grands frais, des mois après les faits, des officiers de marine français ou britanniques, des marins philippins ou ukrainiens… pas simple !

Enfin jeudi,  journée en mer à bord de la frégate française De Grasse, navire amiral de la force navale européenne (EU Navfor) pour un « media day ». Une bonne occasion de tirer un bilan de l’opération européenne Atalante, deux ans après son lancement. Vendredi, si tout va bien, j’écris, et samedi je vous raconte tout !

Rentrés

7 septembre 2010

Ca y est ! Ils sont rentrés, une petite semaine après les copains parisiens. Depuis notre retour à Nairobi, on a de nouveau écumé les magasins spécialisés dans les uniformes pour parvenir à dénicher la paire de chaussette idoine ou la polaire à la bonne taille. Mais cela valait le coup: admirez le résultat (et notamment la tenue de Clara, RA-VIE de pouvoir enfin porter des pantalons).

Puzzle

5 septembre 2010

Recensement toujours, l’analyse des résultats vire au casse-tête chinois. Journaux et commentateurs dénichent chaque jour une nouvelle bizarrerie. Le nombre de Somaliens vivant au Kenya avait déjà fortement intrigué. A plus de deux millions, leur nombre aurait plus que doublé en dix ans. Même avec beaucoup d’enfants, cela semble énorme: le gouvernement a donc demandé un nouveau compte.

Autre mystère: le nombre de Kényans d’origine indienne. Quelque 35.000 personnes ont été classées dans la tribu « Asians » (asiatiques) mais parallèlement 53.000 se sont déclarées de religion hindoue. « A moins que 20.000 Africains de souche se soient convertis en masse à l’hindouïsme ces dernières années, il y a quelque chose qui cloche », a finement remarqué un journaliste d’origine indienne, déçu de voir sa communauté ainsi minimisée. D’autant que beaucoup de Kényans d’origine indienne sont musulmans ou chrétiens.

Les musulmans râlent aussi. Evalués à quelque 9 millions il y a dix ans, ils ne seraient plus que 4 millions aujourd’hui. Difficile de s’y retrouver, même si le recensement de 1999 était apparemment très sujet à caution. Mais de ces hiatus en série naît le doute sur la validité du recensement, qui a pourtant coûté très cher aux contribuables, regrettent plusieurs observateurs.

38 millions

1 septembre 2010

Le chiffre vient de tomber. A en croire un tout nouveau recensement, le Kenya compte 38 ou plus précisément 38,6 millions d’habitants. C’est dix millions de plus qu’en 1999, ce qui signifie que  la population kényane croît  désormais au rythme impressionnant d’un million de personnes par an !

Il a fallu un an pour avoir les résultats, et à peine publiés, les voilà remis en question. Les statisticiens sont en effets sceptiques sur les résultats obtenus dans certaines régions du Nord du pays où la population aurait quasi triplé en dix ans. Ils sont donc en train de mener l’enquête. Parmi les explications possible, le fait que certains sondés auraient refusé de répondre aux questions, préférant remplir eux-mêmes le questionnaire, apparemment de manière un peu approximative !

Pour toutes les provinces du pays, il est pourtant capital de parvenir à une évaluation au plus juste de la population. Car les fonds alloués par le gouvernement central pour construire des routes, financer des écoles ou des hôpitaux, le sont au prorata. Des fonds, il faudra en trouver plus pour financer toutes les infrastructures nécessaires, a d’ailleurs reconnu le ministre de la Planification.

Ce recensement, mené fin août 1999, avait été précédé par une polémique. Le questionnaire initial comprenait en effet une question sur l’appartenance ethnique, jugée de bien mauvais goût moins de deux ans après les affrontements post-électoraux. Finalement la question litigieuse avait été passée aux oubliettes. Mais, curieusement, les résultats du recensement donnent aussi le nombre exact des personnes appartenant aux différentes tribus du pays. En tête, les Kikuyu (17%), suivis des Luhya (13%), des Kalenjin (12%) et des Luo (10%), l’ethnie du père d’Obama. Mais comment expliquer ces résultats, si la question de l’ethnie n’a pas été posée ? « Facile, m’a répondu Célestine, il suffit de connaître le nom de quelqu’un pour savoir à quelle tribu il appartient ».

 
Autres enseignements de l’enquête,  seuls 30 % des Kényans ont accès à l’eau courante (mais plus de 75% à Nairobi), tandis que le reste de la population se contente de sources naturelles, rivières, étangs et de mares pour leur consommation quotidienne. La capitale fait figure d’Eldorado. Parmi ses trois millions d’habitants, 96% savent lire et écrire, 88% possèdent un téléphone portable et 13% un ordinateur. Ceci expliquant au moins en partie cela, c’est aussi à Nairobi que les femmes ont le moins d’enfants (2,8 en moyenne contre plus de 4 dans le pays). Conclusion du ministre de la Planification: il faut lancer des programmes de planification familiale ambitieux « pour améliorer le bien-être des Kényans ».