Kibera

Je viens de vivre une expérience difficile à raconter: une visite dans le bidonville de Kibera. Nombre d’entre vous ont certainement déjà été confrontés à la très grande pauvreté, mais moi c’était la première fois et il m’a fallu quelques jours pour digérer le flot d’émotions qu’une telle expérience suscite. Nous étions quatre – deux Françaises, une Belge et une Italienne, à nous laisser guider par Cartoon, un jeune musicien Kényan qui a grandi dans Kibera. Sa philosophie: ne pas s’appesantir sur la misère des habitants, les bicoques en tôles, les égouts à ciel ouvert mais montrer le Kibera qui vit, qui agit, qui crée.

Avant même la visite, un dilemme: prendre ou ne pas prendre de photos, pour tenter de témoigner, en espérant éviter l’écueil du voyeurisme ? Le hasard a tranché pour moi: imposible de remettre la main sur mon appareil le matin de la visite. Mais je l’ai regretté tant parfois il faut voir pour croire. La photo qui illustre ce poste n’est donc pas de moi.

Le rendez-vous était fixé sur un parking de supermarché. Nous y avons retrouvé Cartoon, volubile et souriant sous sa coiffure rasta, et son frère aîné John, tout son contraire, discret jusqu’à l’effacement. Nous avons embarqué à l’arrière d’un matatu qui jouait du reggae à fond. Direction Kibera, en plein coeur de Nairobi, à 10 minutes à peine de l’opulent centre commercial où nous avions laissé nos voitures.

Dès notre arrivée, j’entend des voix d’enfants provenant d’une sorte de cabane en tôles. Je jette un oeil et oui c’est bien une « école ». avec trois classes, selon les âges, bâties côte à côte. Quelques planches de bois font office de bureaux et d’autres de bancs. Une minuscule fenêtre permet d’éclairer un peu la pièce.

Si l’enseignement primaire est officiellement gratuit depuis 2003 au Kenya, les familles les plus pauvres n’envoient toujours pas leurs enfants à l’école: il faut payer l’uniforme, les livres et même quelquefois un salaire aux professeurs !  D’où ces mini structures qui enseignent quelques rudiments de kiswahili et d’anglais aux enfants les plus démunis. Après une distribution de bonbons judicieusement apportés par Cartoon, nous nous enfonçons un peu plus dans les ruelles boueuses et jonchées de déchets, souvent de plastique. Partout les habitants interpellent notre guide, « Hey Cartoon, hey Rasta Man » tandis que les enfants nous lancent des « How’re you doing » retentissants. Tous mettent un point d’honneur à nous serrer la main mais aucun ne réclame quoi que ce soit… Ni argent ni bonbon ni stylo, rien.

Après avoir traversé une tranchée pestilentielle (les latrines publiques sont rares et payantes !), nous arrivons dans le domaine de Célestine, animatrice d’une association de jeunesse. Objectif: monter une troupe d’acrobates avec des adolescents du bidonville. La troupe qui compte une soixantaine de membres plus ou moins assidus se produit dans des fêtes mais aussi régulièrement dans les rues de Kibera.

Cartoon nous entraîne ensuite dans un atelier de fabrication de perles et d’objets en os de vache. Les os sont récupérés dans des abattoirs, découpés, polis, teintés en noir et le résultat est vraiment joli. Tout au long des ruelles que nous parcourons, des échoppes vendent de tout.: légumes, maïs, haricots, épicerie, quincaillerie… Beaucoup des centaines de milliers d’habitants (les estimations varient de 200.000 à 1 million) ne sortent quasiment jamais de Kibera, sauf pour chercher du travail ou acheter des produits qu’ils revendent dans le bidonville.

Béatrice par exemple, que nous a présentée Cartoon, vend du maïs. Elle gagne 50 shillings (moins de 50 centimes d’euros) par jour mais doit payer 500 shillings de loyer par mois (difficile à croire mais ces masures aux murs de torchis et toit de tôles sont LOUEES par des propriétaires)  et 350 de facture d’électricité pour l’unique ampoule qui l’éclaire.  Bref elle survit et elle a éclaté de rire quand on lui a demandé si elle mangeait parfois de la viande. La réponse est non, jamais.

Nous avons terminé notre périple par la visite d’un atelier d’artistes peintres. L’occasion de rencontrer le célèbre Solo 7 (il est né un 7 juillet), un peintre qui s’est illustré lors des émeutes meutrières d’il y a deux ans. Alors que Kibera était à feu et à sang, il a pris son pinceau et s’est mis à peindre des « Keep peace » ou « Peace wanted alive » dans tous les recoins du bidonville. Cinq mille messages de paix peints en blancs sur les tôles rouillées, dont la plupart sont toujours visibles. 

Que retire-t-on d’une telle visite ? Avant tout une immense admiration pour tous ces Kényans qui se battent, qui inventent des solutions, qui militent pour la paix. Mais aussi une grande colère devant une misère qui perdure depuis 50 ans malgré l’aide internationale, malgré les belles paroles des politiques. La politique parlons-en. Le député de la circonscription dans laquelle se trouve Kibera n’est autre que Raila Odinga, l’actuel Premier ministre. Qu’un homme au sommet du pouvoir depuis des années ne soit même pas parvenu à faire installer le tout-à-l’égout à Kibera n’est pas compréhensible. Ou ne l’est que trop: « la pauvreté arrange les politiques, m’a confié Peter notre chauffeur de taxi attitré, les pauvres sont plus facilement manipulables ».

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5 Réponses to “Kibera”

  1. céline Says:

    Passionnant reportage pour ceux, comme moi, qui n’ont jamais mis les pieds dans ce genre d’endroit.
    Ca me fait penser à deux excellents livres que tu connais sans doute, le très désespéré « La cité de Dieu » de Paulo Lins (Rio) et le très humain « L’équilibre du monde » (« A fine balance » en V.O.), de Rohinton Mistry (Bombay). On y lit aussi que les baraques en tôle sont louées à des prix prohibitifs…

  2. Anne B Says:

    Bon ben ouf. Rien à dire devant pareille injustice. Tu peux pas extraire un reportage de cette visite ?

  3. frederique Says:

    Et bien Marie, tu n’as pas perdu ta plume. Avec cet article, pas besoin de photo, on s’y croirait.

  4. yibus Says:

    Beau texte sur une réalité peu vue (mais pas peu visible) des occidentaux.

  5. claire Says:

    c’est un de nos travers humains de s’accommoder assez facilement des misères des autres, mais chez les politiques (dont ce premier ministre) c’est souvent à grande échelle!
    Bravo pour ta plume qui nous fait entrer dans l’atmosphère de Kibera, et nous fait pressentir le dynamisme et la détermination de ceux que tu as rencontrés. C’est cette belle vigueur qui nous fait voir autrement les pays africains.

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